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lundi 19 novembre 2018

Cette soustraction au poids des jours



"Il ne pleuvait plus, mais il faisait de plus en plus froid et les rafales de vent étaient à chaque fois plus cinglantes. À présent le soldat Narval comptait ses pas dans la neige et il sifflait dans les rues désertes qui avaient été arrachées au quotidien, mais il avait le sentiment, plutôt le pressentiment vague et confus, informulé, que cette soustraction au poids des jours, cet arrachement au clou du quotidien qui suscitait l'enthousiasme des hommes depuis des millénaires – depuis le premier sang, en fait –, était monté en intensité pour atteindre aujourd’hui son point absolu, sa force extrême, qui débordait tout, le jour, la nuit et les hommes, livrant ces mêmes hommes à une destitution permanente de leur vie, leur laissant seulement le loisir de contempler leur propre destruction."

lundi 29 janvier 2018

Trois âmes




"L'année 1966 tirait à sa fin. En Chine, Mao ne voulait plus la gentillesse, mais la guerre. Walt Disney était mort. Quelques étudiants s'excitaient du côté de Strasbourg, provoquant un énorme scandale. De Gaulle avait poliment demandé aux Américains de plier bagage, faisant plonger le Berry dans la déréliction. Les gens découvraient la mode anglaise, la Renault 8 Gordini, le stylo-bille et La Vache qui rit. Je regardais tout cela de très loin, comme derrière un verre voilé. J’avais consumé ma quarantième année dans le feu et le sang. J'avais tiré sur des ombres d'hommes. Il pleuvait quasiment tous les jours et les arbres accrochaient des haillons de nuages flasques dans leurs branches fluettes. Le monde, ses contours imparfaits, flottait, se reflétant dans un miroir dépoli à l’acide. Les feuilles mortes jonchaient les trottoirs, macéraient dans l'eau. Tout l'automne à la fin n'était plus qu'une tisane froide."

* * *

"Nos visages de craie. Nos visages de cendre. Sous l'œil inquisiteur de l'ampoule.
Nos âmes encagées dans ce minuscule local, trois âmes, celles d'un tueur présumé, d'un flic chevronné et de son fantôme, trois âmes se cognant contre les murs, sombre supplice, sombre peine, trois âmes perdues dans le cheminement des mots, dans les digressions trompeuses et les silences, trois âmes emmurées.
La lumière ne s'est jamais éteinte."

* * *

C'est noir, c'est fort, c'est "Avant l'aube" de Xavier Boissel. Sur fond d'enquête autour de la découverte d'un cadavre de femme sur la Petite Ceinture, l'auteur nous offre une plongée sombre et hallucinée dans la France de De Gaulle. Avec en prime de judicieuses citations qui émaillent le texte, recensées à la fin du livre (comme ci-dessus, la phrase en italique tirée du poème La Fin de l'automne de Francis Ponge, in Le Parti pris des choses).


La Petite Ceinture, août 2017