"Il franchit le sommet
du col et fonça vers la vallée. Quand il déboucha des sapinières le pays de La
Javie se déploya tout entier devant ses yeux. En dépit du vent et de la
lune, il était confiné sous un plafond de nuages qui lui faisait un couvercle
couleur de soupe au charbon. Les lumières des villages et le halo de Digne au
lointain coupaient ce couvercle au ras des forêts et, sous cette ombre
maléfique, la clarté de la lune malgré tout faisait briller les roubines et les fermes ruinées.
L'inconnu traversa La
Javie au moment où sonnaient deux heures au clocher sous les marronniers. Il
croisa une ombre active : c'était un geindre en tricot de corps qui lavait des
plaques à croissants à l'un des canons de la fontaine. Penché sur son travail,
il n'accorda pas un regard au passant attardé.
Là-bas, de l'autre
côté de la rue, par la porte ouverte de la boulangerie, le parfum du pain était
porté par l'air sur plus de cent mètres de route. Et cet élément aussi était de
nature à persuader le personnage de retourner à sa quiétude. Il le sentit encore
autour de lui, quand il s'engagea sur cette route incertaine, moitié torrent
moitié chemin, qui conduisait au pays de Chavailles. Mais le vent trop propice
lui apportait déjà la présence de ce vallon où peut-être enfin il espérait inventer
le fallacieux orient de sa vie.
Que chuchotait-elle
donc la Bléone frôlant la chaussée et roulant sur ses agrégats ?
« Le monde serait si
beau s'il n'y avait pas les hommes. »"
Pierre Magnan,
Les courriers de la mort (Éditions Denoël, 1986 - Éditions Gallimard, collection Folio policier, 1999)
Spéciale dédicace à celui qui est né dans ce petit village des Alpes de quelques trois cents âmes un jour d'août 1938, et qui s'en est allé un 13 mars, il y a seize ans déjà.
Et c'est dans mes souvenirs d'enfance, la litanie des noms de villages et de hameaux aux sources de la famille paternelle. Autour de la Javie : Chaudol, Saint-Pierre, Marcoux, Le Brusquet, Le Mousteiret...
Et les noms de rivières : la Bléone, l'Arigeol, le Bouinenc et son pont métallique sonore sur la route de Digne qui me plaisait tant paraît-il quand j'étais une toute petite fille...
Et ces lieux un peu mystérieux dans mon imaginaire comme cette ancienne commune de Mariaud perdue dans la montagne, aujourd'hui village fantôme, un peu mystérieux car je cherche toujours à comprendre l'origine de l'expression "faire une fougasse de Mariaux" (la fougasse n'étant pas ici une sorte de pain, mais un jeu de cour de récréation)... Mais cette expression existe-t-elle ailleurs que dans ma famille ?
* * *
De ce pays rude de La Javie, ton pays donc, berceau familial, naissance et mariage, je promets d'autres photos, d'autres souvenirs.
Je pense à toi.