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mercredi 3 avril 2019

La Torobayo et autres élixirs locaux


Il y a tout juste un an, autre hémisphère,
à quelques encablures de la maison du docteur,
dans le roman comme dans la vie.

"La jeune femme me remit les clés, me donna quelques instructions sur où trouver draps et serviettes, ainsi que le code du wi-fi, puis elle se retira discrètement. Le restaurant s'avérait agréable et, me rappelant soudain que je n'avais pas mangé de la journée, je m'installai en terrasse. Je commandai un plat de pâtes, une bière Kunstmann Torobayo bien froide, et tout en dînant sous les étoiles, j'élaborai un plan pour retrouver mes deux anciens camarades de l'académie Rodion Malinovski des troupes blindées soviétiques."
Luis Sepúlveda, La Fin de l'histoire

* * *

Au bout du monde, on n'a pas oublié de boire local, la magie des noms et des étiquettes n'étant pas pour rien dans le charme et le dépaysement ressentis... Inattendues mais puissantes évocatrices de souvenirs, ces bouteilles constituent d'une certaine façon le marqueur de moments et de lieux précis.


Nord de la Patagonie, région Aysén :
de Villa Cerro Castillo à Puerto Rio Tranquilo


Sud de la Patagonie, région Magallanes : de Punta Arenas...



... à Torres del Paine

mardi 26 mars 2019

Promenades (16) - Embrasser Valparaiso, chanter Victor Jara



"Vous avez l'air triste et je crois que c'est de ma faute, j'ai dit.
Elle s'est redressée un peu.
Je suis moins triste que vous.
Mais non, je ne suis pas triste, j'ai protesté. Tenez, on pourrait aller à Valparaiso.
Maintenant ?
Non, pas maintenant, j'ai dit. Une autre fois. Je sais pas, dans une semaine ou deux. Qu'est-ce que vous en dites. C'est parce que j'ai envie d'embrasser Valparaiso.
Embrasser ? Mais oui, la prendre dans mes bras, la ville, et aussi toute la baie. Faire un grand tour, monter dans les collines depuis le nord, avec le Pacifique à portée de main, et puis redescendre jusqu'au port et rester un peu, à regarder les cargos.
Il y a eu un temps de silence et c'était comme si on commençait à les regarder, les cargos.
Décidément, vous aimez les grandes marches, elle a dit.
Ah, et je voudrais aussi revoir la maison de Neruda. Ça oui, j'aimerais bien la revoir. On pourra passer par là, si vous voulez."


"Vous êtes fâché contre moi ? a demandé Ema.
J'ai dit que j'étais pas fâché du tout, et encore moins contre elle.
À cause de mon rendez-vous d'aujourd'hui, elle a dit.
Mais non, j'ai fait. On a tous nos petites manies. Vous, c'est les rendez-vous.
Elle a ri.
Et vous, Ernesto, vous avez des manies ?
Plein, j'ai dit. Tenez, depuis qu'on s'est vus à Santiago, je chantonne Te recuerdo Amanda à chaque fois que je pense à vous. En me tenant droit comme un i. Je me demande d'où ça peut venir.
C'est drôle, elle a dit. Vous aimez Victor Jara ?
Bien sûr que je l'aime. Regardez, la pluie s'arrête. Alors, vous voulez bien marcher ?
Oui.
Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous aurons fait le tour du monde, j'ai dit joyeusement.
Tous les escaliers, ce ne sera pas facile, elle a dit. Mais quand même, on a une bonne matinée devant nous pour nous promener. On pourra déjeuner aussi, si vous voulez. Et après, je partirai.
On a traversé la place de la gare routière.
On va monter par Argentina Poniente, j'ai dit. Là-haut, on sera tranquilles. On ira d'une colline à l'autre en suivant Alemania. Vous voulez bien, Ema ?
Elle a dit oui.
Quelques rayons de soleil ont percé les nuages mais le ciel restait menaçant. On a commencé à grimper. Je marchais un peu devant, en me retournant régulièrement vers elle.
Vous savez, j'ai dit, cette histoire d'escaliers et de tour du monde, c'est pas moi qui l'ai inventée.
Je sais, elle a dit. Ne vous inquiétez pas, Ernesto."

"Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous aurons fait le tour du monde."
Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu

On se souviendra que Victor Jara, chanteur chilien très populaire et fidèle soutien du président Salvador Allende, fut arrêté, torturé et assassiné par la junte militaire quelques jours après le coup d'état du 11 septembre 1973. 



On a trouvé beaucoup de choses dans ce court roman sensible et délicat d’Antoine Choplin, Partiellement nuageux, paru très récemment aux éditions La fosse aux ours. De Santiago à Valparaiso, du Musée de la Mémoire à un petit observatoire astronomique installé en territoire mapuche, de Neruda à Jara, des très sombres heures de la dictature aux souvenirs douloureux et confidences difficiles : la possibilité d'un amour.

mercredi 13 mars 2019

Ton pays



"Il franchit le sommet du col et fonça vers la vallée. Quand il déboucha des sapinières le pays de La Javie se déploya tout entier devant ses yeux. En dépit du vent et de la lune, il était confiné sous un plafond de nuages qui lui faisait un couvercle couleur de soupe au charbon. Les lumières des villages et le halo de Digne au lointain coupaient ce couvercle au ras des forêts et, sous cette ombre maléfique, la clarté de la lune malgré tout faisait briller les roubines et les fermes ruinées.
L'inconnu traversa La Javie au moment où sonnaient deux heures au clocher sous les marronniers. Il croisa une ombre active : c'était un geindre en tricot de corps qui lavait des plaques à croissants à l'un des canons de la fontaine. Penché sur son travail, il n'accorda pas un regard au passant attardé.
Là-bas, de l'autre côté de la rue, par la porte ouverte de la boulangerie, le parfum du pain était porté par l'air sur plus de cent mètres de route. Et cet élément aussi était de nature à persuader le personnage de retourner à sa quiétude. Il le sentit encore autour de lui, quand il s'engagea sur cette route incertaine, moitié torrent moitié chemin, qui conduisait au pays de Chavailles. Mais le vent trop propice lui apportait déjà la présence de ce vallon où peut-être enfin il espérait inventer le fallacieux orient de sa vie.
Que chuchotait-elle donc la Bléone frôlant la chaussée et roulant sur ses agrégats ?
« Le monde serait si beau s'il n'y avait pas les hommes. »"

Pierre Magnan, Les courriers de la mort (Éditions Denoël, 1986 - Éditions Gallimard, collection Folio policier, 1999)


Spéciale dédicace à celui qui est né dans ce petit village des Alpes de quelques trois cents âmes un jour d'août 1938, et qui s'en est allé un 13 mars, il y a seize ans déjà.


Et c'est dans mes souvenirs d'enfance, la litanie des noms de villages et de hameaux aux sources de la famille paternelle. Autour de la Javie : Chaudol, Saint-Pierre, Marcoux, Le Brusquet, Le Mousteiret...
Et les noms de rivières : la Bléone, l'Arigeol, le Bouinenc et son pont métallique sonore sur la route de Digne qui me plaisait tant paraît-il quand j'étais une toute petite fille...


Et ces lieux un peu mystérieux dans mon imaginaire comme cette ancienne commune de Mariaud perdue dans la montagne, aujourd'hui village fantôme, un peu mystérieux car je cherche toujours à comprendre l'origine de l'expression "faire une fougasse de Mariaux" (la fougasse n'étant pas ici une sorte de pain, mais un jeu de cour de récréation)... Mais cette expression existe-t-elle ailleurs que dans ma famille ?

* * *

De ce pays rude de La Javie, ton pays donc, berceau familial, naissance et mariage, je promets d'autres photos, d'autres souvenirs.
Je pense à toi.

vendredi 1 mars 2019

Crépuscule


Ostie, janvier 2019

"si au crépuscule
le soleil était mémoire
déjà je ne m'en souviens plus"


Mario Benedetti, Inventario tres

lundi 25 février 2019

L'ultime destination



"Je me rappelle comme si c'était hier le moment où j'ai refermé la porte. Le souvenir de Baba et mon sac étaient mes seuls bagages. Je n'avais aucun endroit où aller. Je me souviens m'être demandé s'il était possible qu'une route ne finisse jamais. Alors j'ai décidé de commencer ainsi. Voir jusqu'où la route irait. Cela me semblait un bon début."


"Nous marchons pendant des heures et des heures, frappés par le couvercle en fonte du ciel. Et puis, au détour d'un chemin, nous la voyons. La mer a son manteau de cobalt et le soleil fait rôtir sa cuirasse étoilée. Nous savons que notre voyage s'arrêtera là, au milieu des étoiles du jour, là où finissent de brûler les amours impossibles.
Ni Igor ni moi ne prononçons le moindre mot, nos yeux fixés sur cet horizon tracé par sa propre infinité, sans arbre ni montagne pour le circonscrire. Nos yeux aimantés à cette ligne infinie, par-delà le ciel, la terre et la mer, ruban de couleur mouvante, tantôt bleu, gris ou orangé, confins des nuages, du jour et de la nuit, qui se révèle à nous comme l'ultime destination, celle du dernier voyage. Celui que l'on fait seul."

* * * 

Une immense sensation de calme de Laurine Roux est un conte hors du temps d'une somptueuse beauté, porté par une écriture lumineuse.

vendredi 9 novembre 2018

Cent ans (2)

Giorgio De Chirico, Portait de Guillaume Apollinaire (1914)

Alors que dans trois jours sera commémorée la fin de cette grande boucherie que fut la guerre de 14-18, cela fait cent ans aujourd'hui que Guillaume est parti.

On avait déjà publié ICI (pour évoquer les derniers jours d'Apollinaire dans son appartement du boulevard Saint-Germain) et (pour se souvenir du centenaire du jour où Guy l'artiflot fut blessé à la tête au Bois des Buttes) des extraits du texte magnifique qu'un autre poète qu'on aime beaucoup ici, Marcel Thiry, a écrit et lu en 1935 lors de la cérémonie d'inauguration du Mémorial consacré à Apollinaire à Malmedy-Bernister, en Wallonie. Une stèle y a été érigée pour commémorer le séjour en 1899 de Guillaume, alors âgé de 19 ans, dans la région, notamment dans un hôtel à Stavelot (dont il partit avec son frère sans payer !).

Il m'a semblé indispensable de recopier, ici et maintenant, pour penser à celui qui a quitté le temps le 9 novembre 1918, l'intégralité de ces vers admirables de Marcel Thiry, hommage sensible et émouvant au Prince des poètes.

Quelquefois, quand je vois grandir les jeunes filles,
Quand mon âge mesure avec mélancolie
Le temps qui passe à cette beauté qui leur vient,
Je recense en mes mains le sable des années.
Les belles de mil neuf cent quinze sont fanées
Et mes amis tués sont des morts très anciens ;
Et je pense à celui qui a quitté le temps,
Qui, un jour de novembre, il y a dix-sept ans,
A comme un dieu tricheur éludé la vieillesse
Et quelque part, dans l'ironie et la sagesse,
Est resté l'enchanteur qui jamais ne pourrit ;
Je pense au lieu malicieux d'où il sourit
Aux vanités et aux travaux indulgemment,
À ce séjour de la liberté poétique
Où, doux flâneur qui a mystifié le temps,
Entre Tirésias, Énoch et Angélique,
Guillaume Apollinaire a cinquante-cinq ans.

Un jour, 
           un jour la fête en bleu allait finir.
La plus vaste dépense au monde allait finir.
Le plus grand jeu de sang, de chevaux, de fusées,
De cerveau répandu, de villes embrasées,
La plus grande aventure au monde allait tarir.
Déjà redescendait ce haut concert d'étoiles,
Ces astres balançant du jugement dernier
Dont toi seul, conducteur, en ces quatre ans d'histoire
Avais su voir les fleurs neuves au ciel guerrier.
Car toi seul ne fus belliqueux ni pacifiste ;
Toi, ni Claudel et ni Barbusse, mais vivant,
Mais gai, mais conducteur tôt levé dans le vent,
Toi seul, ces blancs et verts soleils parachutistes,
Tu les as salués dans la nuit des tranchées
Quand leurs feux s'abaissaient pour rebondir encor,
Et qu'aux brises du front mollement accrochées
Leurs lampes ne cessaient de naître en lacs d'or triste
Et de renaître et de descendre sur les morts.
Or, ce jeu des quatre ans prodigues s'achevait.
Alors, connaissant bien l'avenir par les cartes,
Tu as souri comme on dit que tu le savais
Et tu as dit : « Guillaume, il est temps que tu partes. »

Apollinaire, il était temps que tu partisses.
Ton ère allait mourir avec ces armistices.
Tu avais eu l'amour à vingt et à trente ans
Et le temps béni, quand vous alliez par les plages ;
Le monde avait fleuri pour toi dans un printemps
D'art rénové, de villes gouges, de voyages,
Tu avais eu la guerre et ton beau sang versé ;
De tout cela, comme à l'hôtel de Stavelot,
Il aurait quelque jour fallu payer l'écot
Et vieillir, toi qui fus la jeunesse d'un âge !
Tu as choisi d'aller dans ton ciel coulissé
Parmi tes trismégistes et tes Simon-Mage,
Et tu t'es, à la cloche de bois, éclipsé...

Mais nous, qui restons veufs du grand vent de ton verbe,
Nous allons depuis lors fiés à ces croyances
Qu'on vouait à des rois plus forts que leur départ
Et plus rois que la mort, Barberousse ou Richard ;
Nous t'attendons, Merlin qui peux les revenances !
Et n'est-ce pas ce soir, soudain, marchant sur l'herbe
Miraculeuse comme un dieu blanc sur les flots,
Que tu vas apparaître au détour de la fagne
Avec ton diadème à ton front de héros,
Ton œil moqueur, ton uniforme de campagne,
Et soudain tout l'envol en geyser de tes mots ?

Marcel Thiry, Commémoration d'Apollinaire (À-propos lu au monument de Bernister), 1935
On a trouvé ce texte dans la remarquable anthologie des poèmes de Marcel Thiry publiée par les éditions La Table Ronde, Collection La petite vermillon, Tous les grands ports ont des jardins zoologiques.


Et j'invite ceux qui souhaiteraient vagabonder un peu en ces lieux sur les traces en mots et en photos du poète, à cliquer ICI.

 

jeudi 4 octobre 2018

D'un automne l'autre



4 octobre
Ton anniversaire et ta fête
Le calendrier fait des prodiges
Un jour d'automne ici
Et pourtant c'est ton printemps
Loin là bas

Patagonie
Le souvenir d'un soir d'automne
À l'extrémité du monde
Serpente dans ma tête
On dirait un paysage de l'âme
M'a doucement soufflé mon cœur

C'était il y six mois
Mon temps semble sauter d'automne en automne
Comment est-ce possible ?
La géographie fait des miracles
Pour toi, pour moi
Pour les rêveurs et les rêveuses de la terre

Je voudrais retourner à la fin du monde

FM, 4 octobre 2018
 

mercredi 29 août 2018

Le pouvoir des lieux



"Nous arrivâmes au début de l'été 1962 et nous partîmes au début de l'été 1968. Six courtes années, mais une vie entière, en réalité, une éducation sentimentale qui ne se répéterait jamais.
Car il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir - bénéfique, maléfique, profond et irrésistible - des lieux."



vendredi 8 juin 2018

Les lettres, toujours les lettres...


In Avec joie & docilité, Johanna Sinisalo (Actes Sud)

mercredi 30 mai 2018

Promenades (15)



"Si les sons, les saveurs et les parfums sont bien ces sublimateurs de l'essence de la mémoire dont parle George du Maurier dans Peter Ibbetson, que dire de l'enchantement que peut provoquer en nous la vue d'une simple façade, une porte cochère, une faille secrète entre rue et jardin, de simples fleurs, tant d'objets où se prirent nos regards, qui mirent nos sens en cause et fixèrent notre attention avant d'être eux-mêmes emportés par le flot d'autres images, d'autres impressions, il y a longtemps, et que nous redécouvrons, que nous actualisons. La chose peut se produire lors d'une flâne dans une ville, un bourg ou sur un vieux chemin - car, sur ce point, j'en suis garant, marcheur des villes et marcheur des champs se rejoignent et se complètent."

La promenade rétrospective, in Le Sentiment des rues, Joël Cornuault


* * *

Je me souviens d’avoir vu Peter Ibbetson à l’automne 1983 rue Champollion.


"Ceux que j’aime et admire le plus, ceux qui m’ont ouvert les yeux, ont pris racine dans le ou leur passé. Proust, le plus grand, mais aussi Aloysius Bertrand, Nerval, l’Aragon du Paysan de Paris, George Du Maurier. Celui-ci écrivit ce Peter Ibbetson que j’emporterais, de préférence à tout autre roman, dans l’île déserte."

André Hardellet, Donnez-moi le temps

"Quelqu’un surgit de l’ombre et se planta devant moi.
- Bonne nuit, me dit-il. Je vous attendais. Mon nom est Peter.
Je l’examinai : un grand gaillard barbu, très élégant, dont le visage me rappelait quelqu’un, ou quelque chose, que je ne parvenais pas à préciser. Si j’avais écouté ma première impression, j’aurais dit que je l’avais rencontré dans un livre, ce qui était absurde."

André Hardellet, Lady Long Solo

mercredi 28 février 2018

La maison du docteur




« Je rendis ma carte magnétique à la réception, payai cette chambre où je n'avais même pas passé une nuit, et je me mis à marcher dans les rues du Santiago nocturne. Heureusement, la chaleur s'était atténuée et les arbres verdoyants du quartier de Providencia offraient une fraîcheur stimulante. Le restaurant n'étant pas loin, je décidai de rejoindre à pied la rue Guardia Vieja.
"Près de la maison du docteur", avait précisé Eladio, et, me déplaçant d'un pas lent comme un riverain sorti faire une promenade pour pouvoir trouver le sommeil, je cherchai le numéro 392 de la rue Guardia Vieja, la maison du docteur, la maison de Salvador Allende.
Elle était pareille à mon souvenir. Nous autres, les membres du GAP, le Groupe des amis personnels, l'escorte d'Allende, avions pris l'habitude de le désigner comme "le docteur", moins en référence à sa profession de médecin que parce que le respect et l'admiration que nous lui portions nous empêchaient de lui donner du camarade ou du président.
Je m'approchai de la grille d'acier noire, et comme je scrutais le petit jardin qui donnait sur la rue, la lumière de la rue projeta mon ombre presque jusqu'à la porte. L'ombre de ce que j'avais été entrait dans cette demeure quarante ans après que mon corps de jeune homme l'avait fait, à vingt ans à peine, décidé à risquer ma peau pour cet homme, "le docteur", qui incarnait le meilleur rêve possible.»





mardi 21 novembre 2017

Madeleine, peut-être (9 rue du Val-de-Grâce)




"Un jour, elle m'a proposé de l'accompagner chez cette Madeleine Péraud dont j'ai eu du mal à me rappeler le nom. Mais, avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige et d'oubli. Oui, Madeleine Péraud. Mais je me trompe peut-être sur le prénom.

Elle habitait au début de la rue du Val-de-Grâce, au numéro 9. Depuis, je suis souvent passé devant la grille qui donne accès à un jardin entouré de trois façades d'immeuble avec de grandes fenêtres. Je me suis même retrouvé là, par hasard, il y a quinze jours. Et c'était à l'heure où nous franchissions la grille, Geneviève Dalame et moi. Cinq heures du soir en hiver, quand la nuit tombait et que l'on voyait déjà de la lumière aux fenêtres. J'ai eu la certitude que j'étais revenu dans le passé par un phénomène que l'on pourrait appeler l'éternel retour ou, simplement, que pour moi le temps s'était arrêté à une certaine période de ma vie."

Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)




"C'est ainsi qu'il suffit de croiser une personne ou de la rencontrer à deux ou trois reprises, ou de l'entendre parler dans un café ou le couloir d'un train, pour saisir des bribes de son passé. Mes cahiers sont remplis de bouts de phrase prononcés par des voies anonymes. Et aujourd'hui, sur une page semblable aux autres, j'essaye de transcrire les quelques mots échangés il y a près de cinquante ans avec une certaine Madeleine Péraud dont je ne suis même pas sûr du prénom."

Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)



mardi 14 novembre 2017

Rue Erasme



"Nous avions débouché sur cette rue très large qui borde les bâtiments modernes de l’École normale supérieure et de l’École de physique et chimie et qui vous donne l'impression d'être perdu dans une ville étrangère – Berlin, Lausanne, ou même Rome, dans le quartier du Parioli – au point que vous vous demandez si vous ne marchez pas dans un rêve, et que vous finissez par douter de votre propre identité."

Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)

samedi 11 novembre 2017

"Une saison qui ne m'a jamais semblé triste"



"Quel bel automne c'était… une saison qui ne m'a jamais semblé triste… elle marque souvent le début de quelque chose… Je l'attendais sur le trottoir, au bas de la rue, devant le théâtre… Quelquefois, j'ai l'impression que depuis cet automne-là nous montons la pente de la rue Blanche jusqu'à la fin des temps…"

Patrick Modiano, Nos débuts dans la vie (Gallimard, 2017)


Les autres couleurs de l'automne

jeudi 9 novembre 2017

99 ans



"Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi"
 

dimanche 5 novembre 2017

Promenades (13) - Tout au fond du XIIIe arrondissement (2)



C'était un dimanche d'août. La promenade a commencé près des boulevards extérieurs, quartier Maison-Blanche. Au hasard des rues, on a pu se rendre compte que le treizième arrondissement n'avait rien perdu de son charme paisible de province endormie...

Éblouissement...

Et je ne sais pas vraiment pourquoi m'est venu alors à l'esprit de façon presque lancinante ce vers de Rimbaud :
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien...


Petite ceinture, grand calme...

"On se retrouve souvent seul à Paris au mois d'août et dans des endroits incertains, à l'image de cette saison où l'on a l'impression que le temps s'est arrêté - des endroits qui disparaissent aussitôt que la vie a repris son cours, et la ville son aspect habituel."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)



Sans même s'en rendre compte, on arrive à la Butte-aux-Cailles, royaume de Miss.Tic, où n'est jamais bien loin le fantôme de la Bièvre.

"Vive les filles de Paris
Vive les filles de la Bièvre
vive les baisers évanouis
Que gardera le rouge à lèvres"
Pierre Mac Orlan

La Tour Albert, ou Gratte-Ciel n°1, première tour de logements de Paris,
édifiée en 1960, et cette chère "usine"...

Retour par mon cher quartier Croulebarbe, déjà évoqué notamment ici...

"Alors Lise, qui ne travaillait point, prit la place d'Étiennette et ce fut elle qui me promena sur les borsd de la Bièvre. Vers midi, quand le soleil était dans son plein nous partions, et, nous tenant par la main, nous nous en allions doucement suivis de Capi. Le printemps fut doux et beau cette année-là, ou tout au moins il m'en est resté un doux et beau souvenir, ce qui est la même chose."
Hector Malot, Sans famille

* * *


J'ai trouvé les citations de Pierre Mac Orlan et Hector Malot dans le très plaisant "Un été sur la Bièvre" d'Adrien Gombeaud.

mercredi 1 novembre 2017

Gobelins (19) - Rue Monge (3) - Chambres d'hôtel et points névralgiques



"Au début, elle hésitait à me dire où elle habitait exactement. Quand je lui avais posé la question, elle m'avait répondu : "A l'hôtel." Nous nous connaissions depuis deux semaines et, un soir où je lui avais offert le Dictionnaire pratique des sciences occultes de Marianne Verneuil et un roman où il était question d’ésotérisme, A la mémoire d'un Ange, elle m'a proposé de la raccompagner jusqu'à cet hôtel.

Il se trouvait au bas de la rue Monge, à la lisière des Gobelins et du treizième arrondissement. Près d'un demi-siècle a passé et l'on n'habite plus dans des chambres d'hôtel à Paris comme on le faisait souvent après la guerre et jusqu'aux années soixante. Geneviève Dalame aura été la dernière personne que j'ai connue à habiter dans une chambre d'hôtel. Il me semble aussi qu’au cours de ces années 1963, 1964, le vieux monde retenait une dernière fois son souffle avant de s'écrouler, comme toutes ces maisons et tous ces immeubles des faubourgs et de la périphérie que l'on s'apprêtait à détruire. Il nous aura été donné, à nous qui étions très jeunes, de vivre encore quelques mois dans les anciens décors."


"Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu'auraient pu prendre nos vies."



mardi 19 septembre 2017

René, Jean-Claude et Miles



"Le calme parfait du cimetière me surprit après l'agitation du petit restaurant. On franchissait un mur et la fièvre de la ville laissait place à un immense jardin. Mille touches de couleurs respiraient sous un limpide ciel de septembre. Personne dans ces larges allées qu'un employé arrosait en sifflotant.
En grimpant vers le crématorium, je me souvins d'une matinée semblable à celle-ci, paisible et bleue. Nous avions accompagné Jean-Claude, notre ami, jusqu'aux portes de l'éternité. Pendant que son corps brûlait nous avions écouté la trompette de Miles Davis, lointaine, mélancolique, et cette mélodie ressemblait à tous les personnages de Total Khéops et à cette ville qui étaient sortis de son cœur. Instant inoubliable. Inoubliable ami."

* * *

 "Il introduisit un CD dans le lecteur.
– Tu aimes le jazz ? me demanda-t-il.
– J'en écoute peu.
– Si tu n'aimes pas ce morceau, c'est que tu as une pierre à la place du cœur. Il m'arrive de pleurer en l'écoutant.
– Qu'est-ce que c'est ?
So What. Trompette, Miles Davis. Sax ténor, Coltrane. Drums, DeJohnette. Contrebasse, Gary Peacock. Et au clavier, Herbie Hancock. Enregistré dans un caboulot de Pittsburgh dans les années soixante.
Cette voiture luxueuse conduite par un truand, l'évasion rocambolesque que nous préparions, ce morceau de jazz sous les lumières d'Avignon, j'avais l'impression d'être un acteur dans un film de Melville. Si le cinéma n’existait pas il y aurait beaucoup moins de voyous, pensais-je. Qui s'intéresse aux plombiers ?"




mardi 5 septembre 2017

Marcel Thiry, 13 mars 1897 - 5 septembre 1977


La Serena, juillet 2017

in Usine à penser des choses tristes,
extrait de l'anthologie Tous les grands ports ont des jardins zoologiques
(collection La petite vermillon, Éditions La Table Ronde)

5 septembre 1977, cela fait donc 40 ans aujourd’hui que le poète belge Marcel Thiry a disparu.
Que faisais-je le 5 septembre 1977 ? Rentrée de 4ème, Rouen, collège Fontenelle...
Marcel Thiry, mort à 80 ans, était né un 13 mars, jour où il y a 14 ans déjà une personne qui m’était très chère s’éteignait.
Les dates, toujours les dates...