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mercredi 29 août 2018

Le pouvoir des lieux



"Nous arrivâmes au début de l'été 1962 et nous partîmes au début de l'été 1968. Six courtes années, mais une vie entière, en réalité, une éducation sentimentale qui ne se répéterait jamais.
Car il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir - bénéfique, maléfique, profond et irrésistible - des lieux."



mardi 5 septembre 2017

Marcel Thiry, 13 mars 1897 - 5 septembre 1977


La Serena, juillet 2017

in Usine à penser des choses tristes,
extrait de l'anthologie Tous les grands ports ont des jardins zoologiques
(collection La petite vermillon, Éditions La Table Ronde)

5 septembre 1977, cela fait donc 40 ans aujourd’hui que le poète belge Marcel Thiry a disparu.
Que faisais-je le 5 septembre 1977 ? Rentrée de 4ème, Rouen, collège Fontenelle...
Marcel Thiry, mort à 80 ans, était né un 13 mars, jour où il y a 14 ans déjà une personne qui m’était très chère s’éteignait.
Les dates, toujours les dates...

mardi 20 septembre 2016

Je suis votre enfant


Le 29 mars 2016 à la Cigale, Vincent Delerm et Alex Beaupain

Rue des souvenirs, rue de l'enfance. Une enfance en province. Je vous invite à écouter cette belle et émouvante chanson composée par Vincent Delerm pour Alex Beaupain.




La rue Battant se trouve à Besançon, mais à chacun sa rue Battant...



Et vous, au fait, quelle est la vôtre ?

vendredi 29 avril 2016

jeudi 31 mars 2016

Les lettres de Gustave, à lire ou à gueuler




Quant à l'idée de la patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non ! la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien.
Lettre à Louise Colet, 1846

* * * 

Quand on aime, on aime tout. Tout se voit en bleu quand on porte des lunettes bleues. L’amour, comme le reste, n’est qu’une façon de voir et de sentir. C’est un point de vue un peu plus élevé, un peu plus large ; on y découvre des perspectives infinies et des horizons sans bornes.  
Lettre à Louise Colet, 1846
  
* * * 

As-tu éprouvé quelquefois le regret que l’on a pour des moments perdus, dont la douceur n’a pas été assez savourée ? C’est quand ils sont passés qu’ils reviennent au cœur, flambants, colorés, tranchant sur le reste comme une broderie d’or sur un fond sombre.  
Lettre à Louise Colet, 1846
  
* * * 

Chaque jour j’ai de plus en plus besoin de soleil ! Il n’y a guère que ça de beau au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d’un Rambuteau inconnu !
Lettre à Ernest Chevalier, 1847
 
* * * 
 
Il est toujours triste de partir d’un lieu où l’on sait que l’on ne reviendra jamais. Voilà de ces mélancolies qui sont peut-être une des choses les plus profitables des voyages.  
Lettre à Louis Bouilhet, 1850
 
* * * 

Moi, avant de mourir, je revisiterai mes rêves.  
Lettre à Louise Colet, 1853
 
* * * 

Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l’envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux ; mais les aigles ont l’air sombre, parce qu’ils brisent leurs plumes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d’une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.  
Lettre à Louise Colet, 1853
 
* * * 

Tout ce qu’on invente est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L’induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l’âme.  
Lettre à Louise Colet, 1853 

* * * 

Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver.  
Lettre à Louise Colet, 1853
 
* * * 

Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux.  
Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 1858
 
* * * 

C’est surtout quand on voyage que l’on sent profondément la mélancolie de la matière, qui n’est que celle de notre âme projetée sur les objets.  
Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 1859
 
* * * 

Ah ! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. Et à propos d’argent, c’est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché, car il sera impossible d’y vivre, même aux plus riches, sans s’occuper de son bien ; il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant !  
Lettre à George Sand, 1867
 
* * * 

Je me suis pâmé, il y a huit ans, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la Prud’homme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.
C’est la haine qu’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peut dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère.  
Lettre à George Sand, 1867
 
* * * 

Il faut toujours protester contre l’injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser quand on le peut.
Lettre à George Sand, 1873
 
* * * 

Je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau.  
Lettre à George Sand, 1875

 
Retour en 1980

dimanche 13 mars 2016

13 ans


Ile de Ventotene, 2010

13 mars. 13 ans. Déjà. Et c'est encore une fois en Italie que je voudrais t'emmener, comme tu m'y as si souvent emmenée. Avec les magnifiques photos de Bernard Plossu, que j'ai vues l'année dernière à la Maison Européenne de la Photographie. Les regarder, c'est encore voyager. Tu aurais aimé.



"Toute mon enfance, j’ai entendu ma mère parler de nos origines italiennes, j’entendais les noms de tante Dina et de Nana, mon arrière grand-mère. Puis un jour, au début des années 1970, je suis parti à Naples, à Rome et à Pompéi sous une pluie torrentielle : c’était magnifique. (…)

Ile de Capraia, 2014
 
Tout m’attire, et je photographie partout, à pied, en auto, en train, les paysages, les gens, les ambiances, l’architecture, le présent, le passé, le futur, la poésie… (…)

Spilimbergo, 2008

Je suis hanté par Carlo Carra, Campigli, Morandi, et aussi Véronèse, Giotto, Piero della Francesca, par Carlo Emilio Gadda, Rosetta Loy, Giuseppe Bonaviri, Andrea Camilleri, par les souvenirs des films que je voyais dans les années 1960, comme les dernières minutes de L'Éclipse, ou La Nuit d’Antonioni, ou tous les Dino Risi, et La Strada, la liste est sans fin."

Bernard Plossu

Lucca, 2009

Et comme un voyage en Italie ne saurait être parfait sans un peu de musique, souviens-toi avec moi de Giovanna Marini, dont nous avions vu un spectacle à la fin des années 70 au Théâtre Maxime Gorki de Petit-Quevilly. Je ne peux plus depuis écouter Bella Ciao sans frissonner.


jeudi 18 février 2016

La cour du vieux lycée



                                         La forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel

Charles Baudelaire, Le Cygne, in Les Fleurs du mal
 

lundi 15 février 2016

J'attends de vos nouvelles



"Adieu... je vous écrirai... Vous aussi, n’est-ce pas ? J’attends de vos nouvelles... Une carte postale de temps à autre... Comme adresse : Lupin, Paris... C’est suffisant... Inutile d’affranchir..."

Maurice Leblanc

dimanche 31 janvier 2016

Rendez-vous à L'Angle du Hasard


Juliet Berto, éblouissante Frédérique dans Out 1, elle aussi disparue un mois de janvier
















Pour ne s'en tenir qu'à mes réalisateurs préférés (Eric Rohmer et Maurice Pialat il y a quelques années, Ettore Scola il y a dix jours, et donc maintenant Jacques Rivette, dont je viens tout récemment de voir enfin le fabuleux Out 1), janvier est un mois vraiment sinistre...

Sur le tournage de Out 1

"Le leçon d'Eric Rohmer à Jean-Pierre Léaud sur Balzac, l'Histoire des Treize et La Comédie Humaine, la quête prométhéenne de Michael Lonsdale de la tragédie grecque, le principe de hasard établi en règle du jeu, l'improvisation systématique de protagonistes qui se cherchent et... se trouvent, font d'Out 1 une référence enrichissante et intemporelle qui donne autant l'envie et le goût de la lecture que celle de la mythologie, du mystère et de la métaphysique...
Vous avez dit enrichissante et intemporelle ? Comme disait Pontalis, c'est bien du temps qui passe et qui ne passe pas dont il est question ici."
Pierre-William Glenn, Chef-opérateur de Out 1


"Rivette filme toujours à peu près la même situation : celle de l'improbable rencontre de chacun (chacune) avec son autre. Les chemins se croisent et les corps s'évitent, et voilà pourquoi ça dure, pourquoi ça n'a pas de fin. Tout est aimanté, les corps, les paroles, les gestes, les nuages, tout s'attire sans s'atteindre."
Jean-Louis Comolli, dans Le Monde du 31 janvier 2016


"Il aime les histoires pleines de mystères, avec des clés secrètes. [...] Rivette possède le regard d'un enfant aux yeux grands ouverts ; je ne connais personne d'autre de son âge qui soit resté un enfant à ce point. Mais en plus de cela, c'est un grand intellectuel. Chez lui, tout passe par la tête, avec une vivacité et une intelligente folles, mais il demeure toujours une part de mystère. Rivette est une énigme. On ne sait pas ce qu'il est. On ne sait pas ce qu'il fait. on ne sait rien de sa vie... hormis qu'il regarde quatre films par jour."
Michael Lonsdale, entretien de 1981 paru dans CICM juin 1988


Rivette, qui, "comme Frédéric Moreau, était parti de Rouen."


"Pour notre groupe de cinéphiles, Jacques est l'homme le plus intelligent, le plus lucide. Si j'ai besoin d'avoir une idée claire sur le cinéma, je lui téléphone."
Jean-Pierre Léaud, dans Le Monde du 9 décembre 1971


Adieu donc, monsieur Rivette, et merci à vous. Pour l'incroyable grâce qui émane de vos actrices, entre autres. Et rendez-vous peut-être un jour à l'Angle du Hasard. Va savoir...


mercredi 20 janvier 2016

Addio, Ettore!





Gianni, Antonio, Nicola, saremo sempre con voi...

« Camarades, aujourd’hui est mort un de mes amis. Il est mort parce qu’il avait depuis longtemps renoncé à la vie. C’est de cela que je désire vous parler. De la vie. Pas de la mort. La plus commune aspiration de tous les hommes, sanctionnée même dans le texte de certaines constitutions, est la recherche du bonheur... »


jeudi 17 décembre 2015

Le jour où...(18)



Le jour où je suis entrée dans l'antre de Joseph Trotta, rue Beauvoisine à Rouen, non tantum je ne savais pas encore que J. allait y trouver de belles éditions bilingues de l’Iliade et de l'Odyssée ("Repassez dans une heure, le temps que je dégage l'accès"), sed etiam je me suis dit qu'en comparaison le joyeux bazar de la Librairie Entropie avait l'air d'une chambre de petite fille modèle...
 

jeudi 15 octobre 2015

Pour aller danser





Ce que je n'ai réalisé que tout récemment, c'est que c'est Charles Aznavour qui a écrit les paroles de cette chanson.

Et, en 1977, quatrième donc, vu à Rouen au Gaumont de la rue de la République :




mercredi 11 juin 2014

Un tout petit moment


"Il y a toujours le désir qu'un petit groupe arrive à changer les choses. Ç'a été un petit moment – la Nouvelle Vague. Un tout petit moment. Si j'ai un peu de nostalgie, c'est ça. Trois personnes, Truffaut, moi et Rivette, certains oncles comme Rohmer, Melville, Leenhardt… C'étaient trois garçons qui avaient quitté leur famille. Rivette, comme Frédéric Moreau, était parti de Rouen. François, moi, on recherchait une autre famille que la nôtre."
Jean-Luc Godard, entretien au Monde, 10 juin 2014

vendredi 30 mai 2014

Une effraction dans les clôtures du temps (La Croix-de-Pierre)


Juillet 2011

"On quitte le parking du CHR et on regagne le centre par la place Saint-Hilaire et la rue de la Croix-de-Pierre. C'est le Rouen qui m'a tout de suite plu quand je suis arrivée là au début de l'été et que j'essayais d'oublier tout ce qui c'était passé. L'impression d'être dans un décor de film de cape et d'épée, avec les maisons à encorbellement, les colombages, les têtes de monstre sculptées dans le linteau des portes." 
Jérôme Leroy, La grande môme

 
"C'est moi que l'on voit, planté sur les trottoirs de Vincennes, comparant de vieilles cartes postales avec les endroits qui leur ont succédé. Plutôt suspect, et semblant préparer une effraction - en fait, c'en est bien d'une qu'il s'agit, mais pratiquée dans les clôtures du temps. J'aurais bonne mine si quelque policier curieux s'intriguait de mon manège et me posait des questions ! Comment lui expliquer ce que je m'explique si malaisément moi-même ? Comme preuves de mon innocence (y compris le sens de simplicité d'esprit, de douce manie), je ne pourrais que lui tendre mes cartes postales timbrées d'une semeuse pâlie et porteuses d'un message dont les destinataires ont rejoint les vieilles lunes."
André Hardellet, Donnez-moi le temps 

* * *

En un siècle, les voitures ont bien sûr remplacé les piétons… Mais regardez, sur la photo récente, le chien couché à droite. Il pourrait bien s'agir de celui de la carte postale, centenaire donc un peu fatigué quand même, qui se serait faufilé par une brèche dans les clôtures du temps. Ou alors son fantôme serein et bienveillant…

jeudi 8 mai 2014

Le tremplin et le saut



"La recherche de certains lieux et celle du temps non pas perdu, mais suspendu, sont si bien entremêlées dans ma mémoire qu'elles se confondent. L'une est un tremplin, l’autre le saut: les séparer serait tricherie."

André Hardellet, Donnez-moi le temps 


jeudi 13 mars 2014

13 mars


Onze ans aujourd'hui que.

La générosité, la tolérance, l’ouverture d'esprit, l'exigence envers soi.
La foi inébranlable en l'Ecole de la République.
Le goût des voyages.
L'amour des livres.
L'amour de l'Italie.
Cher Papa Nous nous sommes tant aimés Mes chers amis Pain et chocolat La plus belle soirée de ma vie L'argent de la vieille (on s'était même mis, après avoir vu le film, au Gaumont de la rue de la République, à jouer au Scopone scientifico !) Parfum de femme Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon
Louis Armstrong, Fats Domino, les chansons napolitaines.
Bella ciao

Se souvenir, remercier, continuer, transmettre à mon tour.

 * * *

On dit qu'il y fait toujours beau 
C'est là que migrent les oiseaux 
On dit ça de l'autre bout du monde.

J'avance seule dans le brouillard
C'est décidé, ça y est je pars
Je m'en vais à l'autre bout du monde. 

J'arrive sur les berges d'une rivière,
Une voix m'appelle, puis se perd
C'est ta voix, à l'autre bout du monde. 

Ta voix qui me dit, mon trésor 
Tout ce temps, je n'étais pas mort
Je vivais à l'autre l'autre bout du monde.

Sur la rivière, il pleut de l'or 
Entre mes bras, je serre ton corps 
Tu es là, à l'autre bout du monde. 
Je te rejoins, quand je m'endors 
Mais je veux te revoir encore 
Où est-il l'autre bout du monde ?

Emily Loizeau

mercredi 12 février 2014

Passage des Panoramas

 

Ouvert en 1799, le passage des Panoramas est le plus ancien passage couvert de Paris. Il tire son nom d’une attraction alors en vogue venant de Londres, les panoramas (ou panoramiques), sortes de constructions où des paysages peints exposés circulairement sur le mur intérieur de rotondes donnaient l’illusion, par un effet de trompe-l’œil, de la réalité. Deux tours rondes, aujourd’hui disparues, avaient été édifiées à cet effet à l’entrée du passage donnant sur le boulevard Montmartre.  


L’endroit est longuement décrit par Zola dans Nana, puisque c’est dans le passage des Panoramas que se trouve la sortie des artistes du Théâtre des Variétés, où la jeune femme joue le rôle de Vénus. Le passage devient son lieu de promenade et de rendez-vous favori.



"Trois mois plus tard, un soir de décembre, le comte Muffat se promenait dans le passage des Panoramas. La soirée était très douce, une averse venait d’emplir le passage d’un flot de monde. Il y avait là une cohue, un défilé pénible et lent, resserré entre les boutiques. C’était, sous les vitres blanchies de reflets, un violent éclairage, une coulée de clartés, des globes blancs, des lanternes rouges, des transparents bleus, des rampes de gaz, des montres et des éventails géants en traits de flamme, brûlant en l’air; et le bariolage des étalages, l’or des bijoutiers, les cristaux des confiseurs, les soies claires des modistes, flambaient, derrière la pureté des glaces, dans le coup de lumière crue des réflecteurs; tandis que, parmi la débandade peinturlurée des enseignes, un énorme gant de pourpre, au loin, semblait une main saignante, coupée et attachée par une manchette jaune.
Doucement, le comte Muffat était remonté jusqu’au boulevard. Il jeta un regard sur la chaussée, puis revint à petits pas, rasant les boutiques. Un air humide et chauffé mettait une vapeur lumineuse dans l’étroit couloir. Le long des dalles, mouillées par l’égouttement des parapluies, les pas sonnaient, continuellement, sans un bruit de voix. Des promeneurs, en le coudoyant à chaque tour, l’examinaient, la face muette, blêmie par le gaz. Alors, pour échapper à ces curiosités, le comte se planta devant une papeterie, où il contempla avec une attention profonde un étalage de presse-papiers, des boules de verre dans lesquelles flottaient des paysages et des fleurs.
Il ne voyait rien, il songeait à Nana. Pourquoi venait-elle de mentir une fois encore ?
[...]
Elle adorait le passage des Panoramas. C’était une passion qui lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l’article de Paris, les bijoux faux, le zinc doré, le carton jouant le cuir. Quand elle passait, elle ne pouvait s’arracher des étalages, comme à l’époque où elle traînait ses savates de gamine, s’oubliant devant les sucreries d’un chocolatier, écoutant jouer de l’orgue dans une boutique voisine, prise surtout par le goût criard des bibelots à bon marché, des nécessaires dans des coquilles de noix, des hottes de chiffonnier pour les cure-dents, des colonnes Vendôme et des obélisques portant des thermomètres."



Le passage des Panoramas a conservé son clinquant, ses dorures. A l’image des grands boulevards sur lesquels il est situé, il reste dans la journée très animé, trop animé sans doute pour prêter à la rêverie. C’est très tôt le matin qu’il est agréable de l’emprunter, peu après l’heure où Paris s'éveille...

Mais son attrait le plus irrésistible réside pour moi dans la boutique de cartes postales anciennes située au numéro 50. Dans cette malle aux trésors idéale pour un voyage aussi bien dans l’espace que dans le temps, on trouve des vues d’Italie, de Rouen, et de bien d’autres lieux de grâce ou de mémoire. Et il suffit de retourner les cartes pour devenir le témoin curieux, indiscret, parfois fasciné, de bribes de vies évanouies, qu’elles soient banales, mystérieuses, poignantes... Exactement de quoi, selon l’expression et le souhait de Van dans Ada ou l’ardeur, "caresser le temps".




samedi 18 janvier 2014

Transes


"Le sujet réel de Trans-Europ-Express est moins l'aventure elle-même que l'imagination créatrice en train d'inventer cette aventure, de l'inventer peu à peu et de la remettre en question à tout moment. (...) Le film constitue, dans son ensemble comme à une échelle plus réduite dans chacune de ses parties, une "réflexion" sur l'invention, la mise en scène et le jeu, cette réflexion ayant souvent un caractère d'interrogation, d'hypothèse, de doute, de contestation interne."
Alain Robbe-Grillet


"Robbe-Grillet est un prestidigitateur d’une astuce diabolique. Beau parleur, il multiplie les gestes envoûtants. Grâce à un montage d’une virtuosité plutôt soufflante, il nous hypnotise. Pendant ce temps-là, il nous fait les poches – je veux dire qu’il nous dépouille de notre raison raisonnable pour enrichir notre "raison" imaginative. Et mine de rien, il nous ramène à notre point de départ". Gros-Jean comme devant si nous n'avons pas voulu jouer. Bien heureux si nous avons "marché". L'hésitation ne me paraît pas recommandable."
Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur, 25 janvier 1967, repris dans La nuit complice)

jeudi 12 décembre 2013

Bon anniversaire au "patron"

A tout grand homme, ses fans

«[...] je ne vois pas de ville plus littéraire.
Elle l'est, on vient de le voir, par le nombre d'écrivains qui ont foulé ses pavés et rêvé à l'ombre de ses "cent clochers" [...]. Mais elle l'est aussi en étant la veille de l'écrivain par excellence, "le patron" comme disait François-Régis Bastide, celui qui est un peu le président à vie (éternelle) de l'imaginaire République des lettres, le grand Gustave. Depuis l'hôtel-Dieu, où il est né et dont son père était le chirurgien en chef, jusqu'au Cimetière monumental où il est enterré, en passant par la bibliothèque municipale où il travailla à Bouvard et Pécuchet et qui en conserve désormais le manuscrit et tout près de laquelle est installé le buste qu'il fit élever à son ami Bouilhet, et jusqu'à la lointaine périphérie du Croisset où il vécut avec sa mère, Rouen est tout entière hantée par lui. Fétichisme ou hommage, dès que j'en ai eu la possibilité beaucoup plus tard, j'ai acquis une de ses lettres. Ce n'est pas une de ces grandes et merveilleuses lettres à Louise Colet sur les affres de la vie d'écrivain, c'est l'écho d'autres affres plus modestes, une lettre à la belle Jeanne de Tourbey, actrice et courtisane, qui fut, entre autres, la maîtresse du prince Napoléon, dit Plonplon, cousin de Napoléon III. Elle ne porte pas de date, mais les érudits la pensent du 17 avril 1860. Elle a beau être brève, elle montre l'attirance que Flaubert éprouvait pour elle (sans être, à ce qu'on dit, payé de retour, ou si peu). "Ange ! lui écrit-il. / J'ai été tellement occupé ces jours derniers que je n'ai pu aller vous dire adieu. Excusez-moi et plaignez-moi. / Je vous suppose à la campagne ? Soignez-vous bien - afin qu'on vous retrouve aussi jolie que par le passé. / Je compte vous voir vers la fin d'août ? pourvu que vous ne soyez pas à un bain de mer quelconque ? / Quand vous n'aurez rien de mieux à faire, envoyez-moi de longues nouvelles de votre exquise personne. / Je baise vos jolies mains, vos jolis pieds - et tout le reste et suis votre // G. Flaubert."
Comment, après cela, ne pas attraper le virus littéraire ? »

Dominique Noguez, Dans le bonheur des villes : Rouen, Bordeaux, Lille, Éditions du Rocher


Cependant l'histoire d'amour entre Rouen et "son" écrivain n'était peut-être pas si idyllique... Et Dominique Noguez de citer une autre lettre de Flaubert, de 1843 : "[Rouen] a de belles églises et des habitants stupides, je l'exècre, je la hais, j'attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu'elle m'a vu naître.", tout en ajoutant, non sans humour, que cette façon qu'a Flaubert de décrire Rouen est "un peu psychodramatique, un peu égocentrique, un peu expéditive" !


dimanche 29 septembre 2013

Une brèche dans le temps



"Mais les dimanches, surtout en fin d'après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s'y glisser."
Patrick Modiano, L'herbe des nuits