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vendredi 29 janvier 2016

Gelati (2)








"L'Homme de Rio ? C'est Tintin. Le vrai Tintin. Le merveilleux Tintin. Tintin l'incassable. Le gentil Tintin. Tintin au grand cœur. Tintin aux pieds rapides. Tintin à bout de souffle. Tintin c'est Bébel : on s'en doutait. Milou, c'est Françoise Dorléac. Comme dirait Henri Jeanson et comme se garderait bien de le dire Daniel Boulanger : elle a du chien. Un chien qui aurait beaucoup du chat. Elle est délicieuse, cocasse, adorable. Et il y aussi un professeur que l'on croit farfelu (mais non); les Dupont-Dupond métamorphosés en tueurs de la Haute-Amazonie ; il y a du trésor, de la femme fatale, du pain de sucre et du copacabana, de la flèche empoisonnée et du revolver-sarbacane, de l'alligator et du Matto Grosso. Tout ce qu'on aime."

Jean-Louis Bory (Ombre vive)

mercredi 18 novembre 2015

"Un temps englouti par l'histoire"


Reflet devant le Reflet Médicis

Et si on allait au cinéma... histoire de faire une parenthèse loin de la réalité, une escapade hors du temps, un pas de côté de 12h55. Car c'est aujourd'hui que sort en salle, pour la première fois dans sa version intégrale, et également en DVD, cet ovni cinématographique vieux de 44 ans, le film mythique de Jacques Rivette, Out 1 (prononcez Out Un, et non pas Out One).

Entre Out 1 et moi, c'est un peu une vieille histoire. Il y a trois ans, je retrouvais, dans une de ces malles aux trésors riches de perles du passé, le coffret VHS offert à ma maman il y a vingt ans, lors de sa sortie, accompagné de l'article du Monde soigneusement découpé qui avait motivé mon cadeau. Je m'étais toujours promis de le lui emprunter pour le visionner, parce que, on le sait bien, aux personnes qu'on aime on offre très souvent des choses soit qu'on connaît et qu'on aime, soit qu'on voudrait soi-même recevoir en cadeau parce qu'on est pratiquement sûr de les aimer. Et puis, d'une chose à l'autre, parce que le vieux magnétoscope ne marche plus très bien, parce qu'on n'a plus de télé depuis des années, parce que lorsqu'il était encore temps on repoussait toujours cette expérience un peu extrême, se le gardant pour plus tard comme un plaisir que, de façon sans doute assez bête, l'on rend soi-même inaccessible, Out 1, finalement, on ne l'a jamais vu. Régulièrement, mais sans trop y croire, on vérifiait les sorties DVD, au cas où. Et on avait fini par se résigner, à se dire que Out 1 ferait à jamais partie de ces occasions manquées, de ces rendez-vous ratés à ranger dans la boîte à regrets.





On ne peut donc que se réjouir que ce bonheur longtemps attendu soit maintenant là, à portée d'écran.   

"C'est un film qui se vit autant qu'il se voit, un shoot de cette liberté inouïe, venue d'un temps englouti par l'histoire, où l'imagination était encore appelée au pouvoir." écrit Isabelle Régnier dans son bel article publié dans Le Monde d'aujourd'hui.

Alors, à nos écrans !

lundi 27 octobre 2014

Un grand verre de mémoire


"Je m'esquive sans bouger. Je bois à la santé d'images, de chansons, d'automnes où j'ai découvert un signe - mais lequel ? Je bois pour me givrer, pour que se brise le cristal - parfois c'est une vitre abominablement souillée - qui me sépare de fêtes anciennes. Un grand verre de mémoire.
« Vous vivez toujours deux fois, n'est-ce pas ? »
La main de monsieur Petitfils s'est posée sur mon épaule, et je sursaute.
« Pardon ?
- Je connais ce genre de sport et je le pratique moi-même depuis longtemps. »"

* * *

"On songe avec nostalgie et avidité à quelque splendide désordre, capable de ranimer le chant et de ressusciter les puissances vraies du langage. Je relisais ces jours-ci un merveilleux ouvrage d'André Hardellet : Lourdes, lentes... paru chez Pauvert il y a quatre ans et signé Stève Masson, un pseudonyme qui n'en est pas un puisque ainsi se nomme le héros d'un précédent livre d'André Hardellet : Le Seuil du jardin, dont s'enchantait André Breton et dont on fit un film. Lourdes, lentes... est un chef d’œuvre de la poésie. La femme y est un paysage : elle est saveur, touffeur, odeur. Tout cela s'exprime au plus juste, avec une pudeur exemplaire du sentiment. Eh bien, ces pages si sensibles et si belles méritent à l'auteur de passer devant la 17e chambre correctionnelle, entre un exhibitionniste et une clandestine. Ah, mais c'est que nous avons fait des progrès, par rapport au Second Empire et à l'ordre moral, ces périodes molles... [...]
J'enrage, c'est vrai. Je vois partout en action l'hypocrisie confortable et rusée. Et je sais bien, moi, pourquoi la poésie gêne tant de nantis de tous bords : c'est qu’elle témoigne pour l'impatience, et que l'impatience est la plus terrible des vertus. Elle veut le corps pour le corps. Elle exige le temps de vivre - qui est aujourd'hui, du temps perdu. Elle réclame l'univers entier, avec ses pluies et son soleil, ses femmes de toutes les couleurs et ses animaux géants. Elle proclame l'être - ce qui est ruineux. Vous ne vous êtes pas trompé : elle est votre ennemie. La plus implacable et la plus dangereuse, même si elle est désarmée et dérisoire. Il restera toujours un poème, fût-ce au dernier jour du monde."
Hubert Juin, Le Figaro, 20-22 avril 1973

"[...] De quoi peut-on vous déclarer coupable ? De bien écrire ? [...] n'ont-ils pas compris, en lisant ce texte, qu'ils avaient affaire à un écrivain, un vrai, et à un poète ? [...]
Mon cher Hardellet, vous aimez l'amour : voilà votre crime. Vous en serez puni. Car vous êtes poète, mon pauvre vieux, c'est-à-dire con et criminel.
Je vous embrasse." 
Jean-Louis Bory, lettre à André Hardellet, 25 avril 1973

"Pour avoir, il y a quelques années, dans Lourdes, lentes..., évoqué "le vert paradis des amours enfantines", pour avoir rêvé au long des jardins de Londres et dans les couloirs de l'hôtel Victoria à Amsterdam, pour avoir voulu se souvenir, rêver,  et écrire un beau livre d'amour, M. André Hardellet vient d'être condamné à 2 000 F d'amende et à la destruction de son livre. Il en est ainsi, dans la France de 1973, où les juges ne semblent guère avoir acquis le sens du ridicule. [...] 
M. André Hardellet est l'un de ces écrivains dont nous avons plus que jamais besoin. Dans la lignée de Nerval et de George Du Maurier, de Lewis Carroll et de l'auteur inconnu de Madame Solario, il nous initie au rêve, il nous accompagne de l'autre côté du miroir. Il nous découvre la réalité des choses, c'est-à-dire leurs secrets [...] Avec M. Hardellet la poésie devient, selon le mot de Novalis, le « réel absolu »."
Bernard Delvaille, Combat, 14 novembre 1973


dimanche 13 avril 2014

Promenades (4)


"C'est comme ça : on est heureux pendant deux heures, on repense ensuite, avec plaisir, à ce bonheur, et quand on essaie d'analyser les raisons et ces plaisir et bonheur, c'est vouloir serrer le poing sur de l'eau fraîche. Un film de Truffaut, c'est d'abord un charme dont on n'a rien dit quand on a dit qu'il est propre à Truffaut, et un bonheur de filmer, un plaisir de la caméra qu'il est aussi hasardeux de définir que les bonheurs d'expression. Charme et bonheur maintenus dans les limites d'une discrétion attentive."

Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur, 16 septembre 1968, repris dans La Nuit complice)

samedi 1 mars 2014

Biches (3) - Une chasse à courre en bleu


« Plaisir profond : "Les Biches", c'est du Chabrol du tonnerre de Dieu. C'est qu'on ne sait pas toujours, avec les films de Chabrol, ce qui nous attend : le champagne grande cuvée ou le sirop menthe. Avec "Les Biches", nous avons un Veuve Cliquot dont le millésime restera dans les mémoires.
La raison de cette réussite : "Les Biches", cela saute aux yeux, est un film auquel tient Chabrol. S'il y tient, c'est parce que, comme disent les gens, il s'y est exprimé. Il dit, dans ces "Biches", ce qu'il a envie de dire et comme il a envie de le dire. Au vrai, il y répète ce qu'il n'a pas cessé de grommeler avec plus ou moins de bonheur et de conviction depuis qu'il fait des films : l'époque est bête ; le monde déborde d'une sottise asphyxiante. "Sus à l'érotisme ! Sus à la violence !" brament les hypocrites de tout poil et les coincés de la braguette.
C'est se tromper d'ennemi, dit Chabrol, l'ennemi c'est la connerie puisqu'il faut l'appeler par son nom ; la voilà, la peste des temps modernes, et c'est contre cette peste-là que moi, Chabrol, je mène ma petite croisade sanitaire. Ma croisade à moi. En vérité, je vous le dis, la connerie devient criminelle, elle est, beaucoup plus que l'oisiveté, la mère de tous les vices, lorsqu'elle s'arme du fric. [...]

A Hitchcock on pense à plusieurs reprises [...]. Pas une bavure dans le montage assené sec, que j'appellerai montage en tessons de bouteille - aigu, tranchant, net, blessant - et qui se trouve en étroit accord avec l'excellent dialogue de Gégauff, lui aussi assené sec paf ! paf ! comme des paires de claques. Et en union avec une direction d'acteurs du type vachard : très bon Jean-Louis Trintignant en homme-objet, émouvante Jacqueline Sassard, et surtout une Stéphane Audran au sommet de sa forme, froide et brûlante, drôle et tragique, méchante et bouffonne, cuirassée et pourtant écorchée vive, métallique et vulnérable - admirable.

Avec "Les Biches", Chabrol administre la preuve de sa virtuosité technique. C'est le cinéma de A à Z, dans les plus belles couleurs qui soient. Bleu de nuit, bleu des purs azurs, bleu de la petite fleur du mal, azur de la Côte : "Les Biches" c'est une chasse à courre en bleu.»

Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur, 20 mars 1968, repris dans La nuit complice)


« Dans Les Biches, le Sud en hiver est câlin et poignant comme une chanson de Nino Ferrer. Les parties de poker servent de défouloir à des bourgeois riches en bêtises :
"Il nous a emmenés chasser au Mozambique hors saison : vraiment n'importe quoi !"
Deux clowns font beaucoup de bruit : Robègue et Riais. Ils épatent la galerie, s'initient à la musique dodécaphonique, s'improvisent fous de deux reines à la couronne fragile : Jacqueline Sassard et Stéphane Audran. Jean-Louis Trintignant hésite entre les deux, goûte l'érotisme de chacune. A la fin, par-delà le drame, ne reste que Jacqueline.
Elle dessine à la craie sur le pont des Arts, est enlevée d'un sourire par Stéphane Audran.
Elle se love dans l'eau chaude d'un bain, sa jambe émergeant de la mousse, ses pieds s'amusant avec le robinet.
Elle accepte les mains de Stéphane Audran sous son chemisier vert, des mains qui défont ensuite les boutons de son pantalon.
Elle traîne au lit, s'allonge au bord de la mer, infuse le blues d'uns saison qui ressemble à un été indien.
Elle découvre la petite mort, ne veut pas qu'on l'embrasse, cède du bout des lèvres.
Elle mêle ses doigts aux doigts des hommes, des femmes.
Elle marche pieds nus sur les terrasses, reste au seuil des étreintes.
Elle se caresse dans la pénombre. Elle jouit par procuration de la jouissance de Stéphane Audran, de son visage, de son dos griffé, de des jambes enlancées.
Elle pleure. Elle tue. Elle apparaît pour la dernière fois sur un écran, s'enfermant par la suite dans les bras de Gianni Lancia, ancien pilote et héritier de la dynastie automobile. »
Arnaud Le Guern, Paul Gégauff- Une âme damnée

samedi 18 janvier 2014

Transes


"Le sujet réel de Trans-Europ-Express est moins l'aventure elle-même que l'imagination créatrice en train d'inventer cette aventure, de l'inventer peu à peu et de la remettre en question à tout moment. (...) Le film constitue, dans son ensemble comme à une échelle plus réduite dans chacune de ses parties, une "réflexion" sur l'invention, la mise en scène et le jeu, cette réflexion ayant souvent un caractère d'interrogation, d'hypothèse, de doute, de contestation interne."
Alain Robbe-Grillet


"Robbe-Grillet est un prestidigitateur d’une astuce diabolique. Beau parleur, il multiplie les gestes envoûtants. Grâce à un montage d’une virtuosité plutôt soufflante, il nous hypnotise. Pendant ce temps-là, il nous fait les poches – je veux dire qu’il nous dépouille de notre raison raisonnable pour enrichir notre "raison" imaginative. Et mine de rien, il nous ramène à notre point de départ". Gros-Jean comme devant si nous n'avons pas voulu jouer. Bien heureux si nous avons "marché". L'hésitation ne me paraît pas recommandable."
Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur, 25 janvier 1967, repris dans La nuit complice)

samedi 14 décembre 2013

Solitude (2)


« Ce n’est pas une histoire de cécité, mais de solitude. »
Vittorio Gassman, à propos de Parfum de femme (Profumo di donna) de Dino Risi, pour lequel il a obtenu le Prix d'interprétation masculine à Cannes en 1975


Et pour la VOST, c'est ici.

Et comme le fait subtilement remarquer Jean-Louis Bory dans Le Masque et la Plume du 5 octobre 1975, on passe dans le film de "Odore di femina" à "Profume di donna".

samedi 28 septembre 2013

Actrice



Il fut un temps où Brigitte Bardot était... actrice.

« Le véritable Et Dieu... créa la femme, c'est Godard qui l'a tourné, et cela s'appelle Le Mépris. [...] Ce que Vadim a imaginé dans son premier film, mais n'a plus été capable de réaliser, ce que Louis Malle a raté dans Vie privée, Godard l'a réussi. Le Mépris est le film de Bardot, parce qu'il est le film de la femme telle que Godard la conçoit et telle que Bardot l'incarne. Si le phénomène Bardot doit représenter plus tard quelque chose dans l'histoire du cinéma, au même titre que Garbo ou Dietrich, c'est dans Le Mépris qu'on le trouvera. Je ne sais dans quelles conditions le tournage a eu lieu ni si Bardot et Godard se sont bien entendus. Le résultat est là : il y a rarement eu entente aussi profonde (consciente ou non-consciente, je suppose, chez Godard) entre une actrice et son metteur en scène. »

Jean-Louis Bory, Des yeux pour voir