Quant à l'idée de
la patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain
dessinée sur la carte et séparée des autres par
une ligne rouge ou bleue, non ! la patrie est pour moi le pays que
j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où
je me trouve bien.
Lettre à Louise
Colet, 1846
* * *
Quand on aime, on aime tout. Tout se
voit en bleu quand on porte des lunettes bleues.
L’amour, comme le reste, n’est
qu’une façon de voir et de sentir. C’est un point de vue
un peu plus élevé, un peu plus large ; on y
découvre des perspectives infinies et des horizons sans
bornes.
Lettre à Louise Colet, 1846
* * *
As-tu éprouvé quelquefois
le regret que l’on a pour des moments perdus, dont la douceur n’a
pas été assez savourée ? C’est quand ils
sont passés qu’ils reviennent au cœur, flambants, colorés,
tranchant sur le reste comme une broderie d’or sur un fond sombre.
Lettre à Louise Colet, 1846
* * *
Chaque jour j’ai de plus en plus
besoin de soleil ! Il n’y a guère que ça de beau
au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres
d’un Rambuteau inconnu !
Lettre à Ernest Chevalier, 1847
* * *
Il est toujours triste de partir d’un
lieu où l’on sait que l’on ne reviendra jamais. Voilà
de ces mélancolies qui sont peut-être une des choses les
plus profitables des voyages.
Lettre à Louis Bouilhet, 1850
* * *
Moi, avant de mourir, je revisiterai
mes rêves.
Lettre à Louise Colet, 1853
* * *
Oh ! la vie pèse lourd sur
ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus
l’envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont
joyeux ; mais les aigles ont l’air sombre, parce qu’ils
brisent leurs plumes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou
moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d’une
âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la
profondeur des fleuves à leur courant.
Lettre à Louise Colet, 1853
* * *
Tout ce qu’on invente est vrai,
sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise
que la géométrie. L’induction vaut la déduction,
et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe
plus quant à tout ce qui est de l’âme.
Lettre à Louise Colet, 1853
* * *
Ce qui me semble, à moi, le plus
haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire
rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur,
mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire
de
faire rêver.
Lettre à Louise Colet, 1853
* * *
Le seul moyen de supporter l’existence,
c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans
une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue
ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi
qui rend malheureux.
Lettre à Mademoiselle Leroyer de
Chantepie, 1858
* * *
C’est surtout quand on voyage que
l’on sent profondément la
mélancolie de la
matière, qui n’est que celle de notre âme
projetée sur les objets.
Lettre à Mademoiselle Leroyer de
Chantepie, 1859
* * *
Ah ! oui, je veux bien vous suivre
dans une autre planète. Et à propos d’argent, c’est
là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir
rapproché, car il sera impossible d’y vivre, même aux
plus riches, sans s’occuper de
son bien ; il faudra que
tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses
capitaux. Charmant !
Lettre à George Sand, 1867
* * *
Je me suis pâmé, il y a
huit ans, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient
établis à Rouen. Voilà la troisième fois
que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable,
c’est qu’ils excitaient la
haine des bourgeois, bien
qu’inoffensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de
la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis
mots à la Prud’homme. Cette haine-là tient à
quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve
chez tous les
gens d’ordre.
C’est la haine qu’on porte au
bédouin, à l’hérétique, au philosophe,
au solitaire, au poète, et il y a de la peut dans cette haine.
Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère.
Lettre à George Sand, 1867
* * *
Il faut toujours protester contre
l’injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser
quand on le peut.
Lettre à George Sand, 1873
* * *
Je n’attends plus rien de la vie
qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il
me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne
sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le
désert, le voyageur et le chameau.
Lettre à George Sand, 1875
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