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mardi 4 décembre 2018

Les figures de la Grâce (8) - Ostende (2)



Cette étonnante et sublime photo, reproduite dans Lettres à Guillaume Apollinaire (Gallimard, 2018), est extraite de la plaquette des Six lettres à Guillaume Apollinaire, imprimée à 69 exemplaires par les éditions "A l'enseigne de l'arc de Nemrod" en 1978. Collection Pierre Caizergues.

* * *

                                           Samedi 1er mai [1915]

Mon Gui chéri,
Je dîne chez Rika - Je t'envoie le petit muguet porte-bonheur !
Je pense à toi...
Je t'aime tout plein...
Je t'écrirai demain...
Je t'embrasse fort fort fort !
T'aime

                                                    Ton ptit Lou
 


vendredi 8 juin 2018

Les lettres, toujours les lettres...


In Avec joie & docilité, Johanna Sinisalo (Actes Sud)

mardi 24 avril 2018

Nous les appelons des nuages




"Elle lui écrit encore :
« Vous n'imaginez pas tout ce qu'il y a dans le ciel, il faut l'avoir vu pour le croire. Ainsi, tenez, les... mais je ne vais pas vous dire leur nom tout de suite. »
Malgré des airs de peser très lourd et d'occuper presque tout le ciel, ils ne pèsent pas, tout grands qu'ils sont, autant qu'un enfant nouveau-né.
Nous les appelons des nuages."

Henri Michaux, Je vous écris d'un pays lointain, XI, in Lointain intérieur

lundi 10 juillet 2017

Ruptures de réalité et brèches magnifiques



"Le monde est une branloire pérenne : toutes choses y branlent sans cesse, écrivait Montaigne il y a quelques siècles, et cette idée d'un monde en mouvement permanent est très belle, mais Montaigne n'avait pas idée de ce que ça allait devenir, qu'il faudrait désormais se battre pour retrouver un certain droit au calme, à la solitude, au repos et à tout ce qui va avec, la lecture, la pensée, la rêverie, mais on n'a plus le temps."


"C'est étonnant comme, parfois, on se met à vivre plus vite, beaucoup plus vite, à cause d'un rien, de quelques mots, d'un regard ou d'un air entendu. Recevoir un message, le lire, se dire pourquoi pas, et hop, partir.
[...]

Un coup de fil à Kamel qui, oui, bien sûr, s’occupera des enfants, et la voici sur la route, avec sa vieille voiture grise, son sac sur la banquette arrière. Boulogne-sur-Mer – Saint-Jean-de-Luz : mille quarante kilomètres, trajet estimé à neuf heures trente en passant par Abbeville, Rouen, Le Mans, Tours, Poitiers, Bordeaux et Biarritz. C'est long, c'est une expédition, on n'en fait plus tellement à une époque où l'on se rend en un clin d'œil à l'autre bout du globe, à peine le temps de rentrer dans l'avion et vous voilà sur un autre continent, sans même avoir pu réaliser que vous voyagiez. On a perdu cela, la durée du voyage, ce temps hors du temps avec ses temps morts, ses rencontres, ses rêves. Il faut, pour retrouver ces sensations délectables, savoir aller un peu moins loin, bizarrement, prendre sa voiture et non pas l'avion, rouler et ne surtout pas voler, le voyage aérien stoppe net bien des tentatives d'évasion, Icare l'a appris à ses dépens il y a déjà bien longtemps."


"Il a repris le volant et Lucia s'étonne de la facilité avec laquelle elle se laisse conduire sans même s'inquiéter de leur destination. Elle s'en fout, en fait. Elle est bien, là, aux côtés de cet homme qui est botaniste comme elle est épistolière. Un vieux rêve, ça, d'ailleurs. Troquer les mails du service clients contre des lettres, des vraies, écrire aux vieilles dames solitaires nichées dans les grandes villes, écrire aux ados torturés, écrire aux petits qui croient encore au Père Noël, écrire à ceux qui disent que c'est triste, de nos jours, le facteur n'apporte plus que des factures, écrire à ceux qui ont oublié ce que c'est qu'une lettre, écrire sur du papier bleu, rose ou vert, écrire à l'autre bout du monde ou à la voisine de palier. Écrire."




"Une cicatrice céleste qui s'atténuera peut-être, au fil du temps.
Ou subsistera.
Les cicatrices disparaissent-elles jamais complètement ?"


* * *

De ruptures de réalité en brèches magnifiques, le dernier roman de Nathalie Peyrebonne est un véritable enchantement. En exergue du livre, cette citation de Claude Roy : « Il faudrait essayer de ne pas accorder trop de réalité à la réalité. Le monde a grand besoin que nous doutions un peu de son existence. » Joli programme, non ?

mercredi 26 avril 2017

Fuga mundi


Soir d'avril à Banon, douceur des lieux et du Temps


"Fais comme moi : romps avec l'extérieur, vis comme un ours - un ours blanc - envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce n'est ton intelligence."

Gustave Flaubert, lettre du 16 septembre 1845 à son ami Alfred Le Poittevin

jeudi 19 janvier 2017

Un chat français



"De toutes les villes que j'ai visitées, je n'aime véritablement que Paris ; le moindre détail y est raffiné et précieux et élégant et chacun en tire ce qui lui correspond."
(Lettre de Sylvia Plath à sa mère, août 1956)



Magnifique ouvrage publié aux Éditions de La Table Ronde.

lundi 5 décembre 2016

Les neuf mots du bleu



"Mais Lilia, elle, était emballée par le sujet, elle dansait avec lui, elle avait une aventure avec lui. Elle comprenait la poésie de la multiplicité, de l'aliénation, des concepts inconciliables de la géographie : dans l'une des langues mayas, il existe neuf mots différents pour désigner la couleur bleue. (Cela, il le savait depuis des années, mais ce fut grâce à elle qu'il se demanda à quoi pouvaient ressembler ces intraduisibles nuances de bleu.)"

Emily St. John Mandel, Dernière nuit à Montréal (Rivages/Noir)

Le bleu de Klein est-il une de ces nuances, et quel mot maya pour le désigner ?

Et le cassé-bleu de Nicolas de Staël ?  (expression inventée par son ami René Char)

Le "cassé-bleu", c'est absolument merveilleux, au bout d'un moment la mer est rouge, le ciel jaune et les sables violets, et puis cela revient à la carte postale de bazar, mais ce bazar-là et cette carte, je veux bien m'en imprégner jusqu'au jour de ma mort. Sans blague, c'est unique René. Il y a tout là. Après on est différent.
(Lettre de Nicolas de Staël à René Char, 23 juin 1952)

Peut-être "bleudeklein" et "cassébleu" sont-ils finalement des mots mayas.
 

dimanche 6 novembre 2016

Fabienne de Mortsauf (la voix d'or)


Fabienne Tabard... Fabienne Tabard... Fabienne Tabard...

Delphine Seyrig est (pour moi au moins) indissociable de Fabienne Tabard, la femme mariée dont s'éprend violemment Antoine Doinel dans Baisers volés, un de ses plus beaux rôles sans doute. Son personnage donne lieu à quelques scènes mythiques, notamment le fameux monologue de Jean-Pierre Léaud-Antoine Doinel, qui devant son miroir psalmodie crescendo jusqu'à épuisement les noms de Fabienne Tabard et Christine Darbon, les deux femmes entre lesquelles il hésite, et son propre nom.

Baisers volés, et plus précisément l'épisode Fabienne Tabard, est directement inspiré du Lys dans la vallée. François Truffaut, fervent admirateur de Balzac, annonce cette paternité dès le tout début du film, lorsqu'on voit le deuxième classe Antoine Doinel, dans sa cellule de prison militaire, en train de lire le roman de Balzac.


Le titre même du film est une référence directe au roman, à la scène inaugurale du bal, où le jeune Félix de Vandenesse tombe éperdument amoureux de Madame de Mortsauf.

"Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête ; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies : le brillant des cheveux lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d'entendre ; elle se retourna, me vit et me dit : "- Monsieur ?" Ah ! si elle avait dit : "Mon petit bonhomme, qu'est-ce qui vous prend donc ?" je l'aurais tuée peut-être ; mais à ce monsieur ! des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. Le pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine.
(...)
J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif de l'homme ? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. Existe-t-il donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion de circonstances expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une passion exclusive, au temps où la passion embrasse le sexe tout entier ? En pensant que mon élue vivait en Touraine, j'aspirais l'air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal, j'allai m'accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé."

On retrouve cette adoration pour une femme idéalisée, exceptionnelle, quasiment irréelle, dans les mots qu'emploie Antoine Doinel, détective privé chargé d'une enquête sur Georges Tabard, pour décrire la femme de celui-ci, lors de son premier rapport d'enquête par téléphone :

"- Ah j'ai fait la connaissance de Madame Tabard. Elle a une voix enchanteresse et parle l'anglais avec une pureté admirable.
- Donnez-moi son signalement.
- C'est une femme superbe ! Avec un air très vague et très doux. Le nez est un peu relevé, mais droit et spirituel.
- Sa taille ?
- Ah, elle a la taille élancée. 
- Non je vous demande combien elle mesure.
- Oh... 1m66, sans talons.
- Le forme du visage ?
- C'est un ovale très pur. Enfin, un ovale un peu triangulaire... mais le teint est lumineux et comme éclairé de l'intérieur !
- Écoutez Antoine, ce qu'on vous demande, c'est un rapport, pas une déclaration d'amour. Bonne nuit." 

Et bien sûr le fameux : "Madame Tabard n'est pas une femme, c'est une apparition !"

La "voix enchanteresse" de Fabienne Tabard renvoie explicitement aux mots de Félix de Vandenesse pour décrire celle d'Henriette de Mortsauf :

"- Entrez donc, messieurs ! dit alors une voix d'or.
Quoique Madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier."


Outre son élégance naturelle et sa grâce sublime, quelle actrice aurait pu, mieux que Delphine Seyrig, incarner cette voix d'or  ? 
Lorsque François Truffaut lui propose le rôle, elle lui répond par lettre, en phase avec l'écho proposé par le réalisateur entre son film et le roman de Balzac : "Quant à Fabienne de Mortsauf, je l'adore... Il y a cependant des questions que je voudrais vous poser sur elle, sur Félix Antoine Léaud de Vandenesse."


Antoine, lecteur du Lys dans la vallée comme on l'a vu, s'identifie tout de suite à Félix, l'écrivant de façon explicite dans le pneumatique qu'il envoie à Fabienne Tabard :
"J'ai rêvé un moment que des sentiments allaient exister entre nous, mais ils mourront de la même impossibilité que l'amour de Félix de Vandenesse pour Madame de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée. Adieu."

Pneumatique qui déclenchera l'admirable scène, lorsque Fabienne Tabard lui rend visite dans sa mansarde :  


"Bonjour Antoine, je vous réveille. Mais moi aussi j'ai été réveillée très, très tôt ce matin par votre pneumatique. Mais c'est pas grave. C'est toujours agréable de se réveiller en lisant des choses jolies. Je me suis mise à ma place pour vous répondre... et puis non. Je me suis aperçue que... il fallait que je vienne ici tout de suite, moi-même.
Bon, j'ai lu "Le Lys dans la Vallée". Je suis comme vous, je trouve que c'est très beau. Mais vous oubliez une chose, c'est que... Madame de Mortsauf aimait Félix de Vandenesse. Ce n'est pas une belle histoire d'amour. C'est une histoire... lamentable. Parce que... finalement elle est morte de n'avoir pas pu partager cet amour avec lui. Et puis, je ne suis pas une apparition. Je suis une femme. C'est tout le contraire."



C'est donc Fabienne Tabard qui refuse la parenté de leur histoire avec celle des personnages de Balzac, et permet à Antoine Doinel de clore cette parenthèse et de vivre son histoire d'amour avec Christine Darbon, en passant avec lui un contrat qu'il accepte bien volontiers...

* * *


Deux ans après Baisers volés, en 1970, Delphine Seyrig incarnait à merveille Henriette de Mortsauf dans le téléfilm de Marcel Cravenne Le Lys dans la vallée.
 

jeudi 31 mars 2016

Les lettres de Gustave, à lire ou à gueuler




Quant à l'idée de la patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non ! la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien.
Lettre à Louise Colet, 1846

* * * 

Quand on aime, on aime tout. Tout se voit en bleu quand on porte des lunettes bleues. L’amour, comme le reste, n’est qu’une façon de voir et de sentir. C’est un point de vue un peu plus élevé, un peu plus large ; on y découvre des perspectives infinies et des horizons sans bornes.  
Lettre à Louise Colet, 1846
  
* * * 

As-tu éprouvé quelquefois le regret que l’on a pour des moments perdus, dont la douceur n’a pas été assez savourée ? C’est quand ils sont passés qu’ils reviennent au cœur, flambants, colorés, tranchant sur le reste comme une broderie d’or sur un fond sombre.  
Lettre à Louise Colet, 1846
  
* * * 

Chaque jour j’ai de plus en plus besoin de soleil ! Il n’y a guère que ça de beau au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d’un Rambuteau inconnu !
Lettre à Ernest Chevalier, 1847
 
* * * 
 
Il est toujours triste de partir d’un lieu où l’on sait que l’on ne reviendra jamais. Voilà de ces mélancolies qui sont peut-être une des choses les plus profitables des voyages.  
Lettre à Louis Bouilhet, 1850
 
* * * 

Moi, avant de mourir, je revisiterai mes rêves.  
Lettre à Louise Colet, 1853
 
* * * 

Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l’envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux ; mais les aigles ont l’air sombre, parce qu’ils brisent leurs plumes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d’une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.  
Lettre à Louise Colet, 1853
 
* * * 

Tout ce qu’on invente est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L’induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l’âme.  
Lettre à Louise Colet, 1853 

* * * 

Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver.  
Lettre à Louise Colet, 1853
 
* * * 

Le seul moyen de supporter l’existence, c’est de s’étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l’Art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C’est de penser à soi qui rend malheureux.  
Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 1858
 
* * * 

C’est surtout quand on voyage que l’on sent profondément la mélancolie de la matière, qui n’est que celle de notre âme projetée sur les objets.  
Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 1859
 
* * * 

Ah ! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. Et à propos d’argent, c’est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché, car il sera impossible d’y vivre, même aux plus riches, sans s’occuper de son bien ; il faudra que tout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant !  
Lettre à George Sand, 1867
 
* * * 

Je me suis pâmé, il y a huit ans, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la Prud’homme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.
C’est la haine qu’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète, et il y a de la peut dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère.  
Lettre à George Sand, 1867
 
* * * 

Il faut toujours protester contre l’injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser quand on le peut.
Lettre à George Sand, 1873
 
* * * 

Je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau.  
Lettre à George Sand, 1875

 
Retour en 1980

lundi 15 février 2016

J'attends de vos nouvelles



"Adieu... je vous écrirai... Vous aussi, n’est-ce pas ? J’attends de vos nouvelles... Une carte postale de temps à autre... Comme adresse : Lupin, Paris... C’est suffisant... Inutile d’affranchir..."

Maurice Leblanc

jeudi 24 décembre 2015

A minuit embrassez-vous sans fin


L'Arbre rouge, 1953

Cher Ted,

Je vous ai expédié le petit Jésus par bateau Queen Mary sous la forme d'un poète surréaliste. Il vous apportera de mes nouvelles avec une petite fleur pour vous souhaiter la bonne année et Noël Noël Noël, une faite avec ma main pour vous et Lucile dans le genre habituel. Ce messager est aussi expert, amateur, commissaire-priseur, et marchand de peinture, plutôt ancienne. C'est un ami de Breton, Duchamp et Cie, vous verrez.
Je vous embrasse bien tous deux, à minuit embrassez-vous sans fin, je vous aime bien.


Nicolas

Lettre à Theodore Schempp, 21 décembre 1949

* * *

De Noël 49 à Noël 69, de Noël 1915 (où il y eu aussi sur le front, quoique dans une moindre mesure que lors de la trêve de Noël 1914, des épisodes de fraternisation) à Noël 2015 (où en ce début d'hiver les raisons de désespérer ne manquent hélas pas), où que vous soyez, à Clermont-Ferrand ou ailleurs, chers amis, chers lecteurs, à minuit embrassez-vous sans fin, sous le sapin, sous l'arbre rouge. Je vous souhaite un bon réveillon et un joyeux Noël.

Émouvante boîte de peinture de Nicolas de Staël, au Musée des Beaux-Arts de Dijon. Est-ce celle qui lui a servi à peindre l'Arbre rouge ?

vendredi 4 décembre 2015

Lago di Como (3) - Gobelins (9)


Menaggio - envoyée par Odile S. à Reine D. le 22 avril 1908

On a déjà évoqué, ici et , le sublime Lac de Côme. Mais rien n'empêche d'y revenir. Au cœur d'un automne bien sombre, les vertus du voyage en Italie ne sont plus à démontrer.

Urio - Envoyée par Odile S. à Reine D. le 10 septembre 1906

Le lac de Côme fut notamment le théâtre des amours de Franz Liszt avec la comtesse Marie d'Agoult.
“Lorsque vous écrirez l'histoire de deux amants heureux, placez-les sur les bords du lac de Côme. Je ne connais pas de contrée plus manifestement bénie du ciel ; je n'en ai point vu où les enchantements d'une vie d'amour paraîtraient plus naturels”, écrit-il à un de ses amis depuis Bellagio, sur les rives du lac. (in Lettres d'un bachelier ès musique)

Bellagio - Envoyée par Odile S. à Marie D. le 31 août 1906

Et Stendhal, encore et toujours, véritablement amoureux du lac de Côme, longuement évoqué dans La Chartreuse de Parme.
“C'était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. « Le lac de Côme, se disait-elle, n'est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l'argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a pas encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. »

Bellagio - Envoyée par Odile S. à Reine D. le 31 août 1906

Et Fabrice Del Dongo lui-même : « Je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime ; rien d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes yeux ! »

* * *

Ces belles cartes postales du lac de Côme, je les ai trouvées bien sûr dans ma boutique préférée du Passage des Panoramas. Fait assez étonnant, dont je ne me suis rendu compte qu'après les avoir choisies, elles proviennent d'une même correspondance, ce qui leur donne un petit supplément d'âme. En quelques cartes, en quelques mots griffonnés d'une belle écriture tout en pleins et déliés, on imagine déjà un début d'histoire, on voit s'ébaucher des vies lointaines sorties du passé.

En 1906 et en 1908, donc, Odile S., en villégiature manifestement régulière sur les bords du lac, écrivait à Marie et surtout Reine D. Marie et Reine étaient-elles sœurs ? Ou mère et fille ? L'un ou l'autre, sans doute, car Odile écrit à Marie "je n'oublie pas votre chère petite Reinette". Reine, qui habite à Paris, mais, curieusement, d'après les trois cartes ci-dessus qui lui sont destinées, à trois adresses successives. Rue Picot d'abord, puis rue Broca, et enfin rue des Gobelins.


Rue des Gobelins, tiens, quel drôle de hasard... Cette petite rue calme, un peu d'un autre temps, située derrière le carrefour et la Manufacture des Gobelins, et dans laquelle je passe souvent.


La rue des Gobelins, ancienne rue de Bièvre, fait partie de l’"îlot de la Reine Blanche" (encore une étrange coïncidence...), qui tire son nom du Château de la Reine Blanche, dont on voit l'arrière au numéro 17.


Qui étais-tu donc, Reine, Reinette, qui recevais des cartes postales d'Italie et habitais tout près de chez moi, dans le quartier de la Reine Blanche... ?

jeudi 8 octobre 2015

Ciels florentins


Fiesole (1953)

Très cher Jean,

Toutes les gorges
D’oiseaux voudraient
Avoir ce bleu malade
De neige à ciels
Florentins
Mais que faire ?
Moi j’en ai marre
Et vais rentrer

Nicolas de Staël, Lettre à Jean Bauret, écrite d’Antibes fin décembre 1954

mercredi 30 septembre 2015

Solitude (8) - "Etre peintre"


Le Lavandou, 1952

"Son orgueil – qu'on lui avait tant de fois reproché – ne provenait pas de ce qu'il s'était choisi comme centre de l'univers pictural. Être lui-même (tel qu'il était, au centre de sa solitude) n'avait qu'une seule signification : être peintre. A cet orgueil et à cette solitude, Nicolas de Staël avait tout sacrifié. Les êtres les plus chers, la gloire, l'argent paraissaient autant d'obstacles qu'il devait vaincre après avoir vaincu la misère et l'incompréhension."
Guy Dumur, article paru dans Combat, avril 1955

Le Lavandou, 1952

Il y a des moments où c'est merveilleux la solitude on se jette d'une chose à l'autre comme les gens du désert rangent en hâte leur bien avant le grand vent. Quel silence tout autour de la rue close.
Et d'autres moments où l'on attend une lettre aussi impatiemment que si tu devais venir sur le dos du facteur.
Nicolas de Staël, Lettre à Françoise de Staël, septembre 1952

* * *

Et aussi atroce que soit la solitude, je la tiendrai parce qu'il ne s'agit pas de me guérir de quoi que ce soit, mais simplement prendre une distance que je n'ai plus à Paris aujourd'hui et que je veux pour demain.
Je n'entraînerai jamais l'admiration de tous, pas question de cela, rien que d'y penser m’écœure, mais j'arriverai peu à peu peut-être à me regarder dans une glace sans voir ma gueule de travers.
Lettre à Jacques Dubourg, octobre 1953 


lundi 16 mars 2015

Derniers, dernières



Soixante ans aujourd'hui que Nicolas de Staël a rejoint les étoiles. Le Concert (ou Le Grand Concert ; L'Orchestre), peint en trois jours du 14 au 16 mars et resté inachevé, est son dernier tableau.

* * *

Ce 16 mars, il écrit deux dernières lettres.

L'une à son marchand Jacques Dubourg :
Jacques,
J'ai commandé chez un petit menuisier ébéniste près des remparts deux chaises longues en bois dont j'ai payé une, cela pour Ménerbes.
Au soin de la douane il reste toujours, les papiers sont à la compagnie générale qui transporta mes tableaux la dernière fois, tous les papiers concernant des petites chaises et tabourets que j'ai achetés en Espagne, aussi pour Ménerbes.
Je n'ai pas la force de parachever mes tableaux.
Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
De tout cœur.
Nicolas

L'autre à son ami Jean Bauret :
Cher Jean, 
Si vous avez le temps, voulez-vous au cas où l'on organise quelque exposition que ce soit de mes tableaux, dire ce qu'il faut faire pour qu'on les voie ?
Merci pour tout.
Nicolas

* * * 

C'est de mai 1954, soit un peu moins d'un an auparavant, que date sa dernière lettre à René Char, où il évoque en filigrane son dernier amour, sa passion ardente, violente, désespérée, fatale pour Jeanne :

Bonjour vieux frère,
Donne-moi des nouvelles de ta santé, tant que tu es à Paris je suis inquiet. Tout le monde va bien ici, sauf Urbain qui m'a envoyé un ultimatum d'apothicaire. Il pleut tous les jours. On se reverra à l'Isle avec autant d'eau que la dernière fois, séparés de notre reine par le déluge.
Il y a des femmes qui ne se montrent que tels les astres, seuls avec tout le firmament intime au ciel.
Je l'aime à crever.
t'embrasse bien fort.
Nicolas.

* * * 

Derniers lieux :

Antibes, sur les remparts, la maison Ardouin

mercredi 31 décembre 2014

Tout ce que tu veux

Arbres (1953)
A Ciska Grillet
Ménerbes, fin décembre 1953

Ciska,

Merci pour cet amour de petite lettre droite.
Je te souhaite tout ce que tu veux, surtout dans la mesure où je puis consciemment ou pas y jeter un peu de feu vif.

Nicolas

* * *

Voilà, c'est exactement ça, pour 2015 je vous souhaite tout ce que vous voulez, chers amis et lecteurs, et si, en plus, Noël 69 à Clermont Ferrand peut y ajouter quelques étincelles...

Et en attendant, pour terminer 2014 en douceur, la magie des notes de ce Tokyo encore...


mercredi 20 août 2014

Mon cher Momo

Sur le tournage de "La Chambre verte" (1978)

"Mon cher Momo, j'ai beaucoup aimé revoir Le Signe du Lion et les films en 16 mm. Je sais que vous êtes convaincu que j'ai agi contre vous aux Cahiers et que vous m'en voulez. Je n'y peux rien, mais je suis très capable d'admirer et d'aimer quelqu'un sans réciprocité, donc fidèlement à vous."
(Lettre de François Truffaut à Eric Rohmer, avril 1965)

Jess Hahn, dans "Le Signe du Lion" (1959)

samedi 21 juin 2014

Cher Monsieur


Jean-Paul Sartre est né le 21 juin 1905, Françoise Sagan le 21 juin 1935.

Chers amis lecteurs, fidèles ou simples passants, si vous ne connaissez pas cette Lettre d’amour à Jean-Paul Sartre, lisez-là, et si vous la connaissez déjà, relisez-là. Ce texte, magnifique et émouvant hommage adressé aussi bien à l’homme qu’à l’écrivain (mais après tout, comme souvent il est difficile de distinguer l’un de l’autre), témoigne de la générosité, de l’humanité, de la modestie, de l’intelligence, du talent, de la grâce et de l’élégance de son destinataire aussi bien que de celle qui l’a écrit. C’est une des plus belles lettres qui soient. Merci, Françoise Sagan.

* * *

« Cher Monsieur,

Je vous dis “cher Monsieur” en pensant à l’interprétation enfantine de ce mot dans le dictionnaire : “un homme quel qu’il soit”. Je ne vais pas vous dire “cher Jean-Paul Sartre”, c’est trop journalistique, ni “cher Maître”, c’est tout ce que vous détestez, ni “cher confrère”, c’est trop écrasant. Il y a des années que je voulais vous écrire cette lettre, presque trente ans, en fait, depuis que j’ai commencé à vous lire, et dix ans ou douze ans surtout, depuis que l’admiration à force de ridicule est devenue assez rare pour l’on se félicite presque du ridicule. Peut-être moi-même ai-je assez vieilli ou assez rajeuni pour me moquer aujourd’hui de ce ridicule dont vous ne vous êtes, toujours superbement, jamais soucié vous-même.

Seulement, je voulais que vous receviez cette lettre le 21 juin, jour faste pour la France qui vit naître, à quelques lustres d’intervalle, vous, moi, et plus récemment Platini, trois excellentes personnes portées en triomphe ou piétinées sauvagement – vous et moi uniquement au figuré, Dieu merci – pour des excès d’honneur ou des indignités qu’elles ne s’expliquent pas. Mais les étés sont courts, agités et se fanent. J’ai fini par renoncer à cette ode d’anniversaire, et cependant il fallait bien que je vous dise ce que je vais vous dire et qui justifie ce titre sentimental.

En 1950, donc, j’ai commencé à tout lire, et depuis, Dieu ou la littérature savent combien j’ai aimé ou admiré d’écrivains, notamment parmi les écrivains vivants, de France ou d’ailleurs. Depuis, j’en ai connu certains, j'ai suivi la carrière des autres aussi, et s’il en reste encore beaucoup que j’admire en tant qu’écrivains, vous êtes bien le seul que je continue à admirer en tant qu’homme. Tout ce que vous m’aviez promis à l’âge de mes quinze ans, âge intelligent et sévère, âge sans ambitions précises donc sans concessions, toutes ces promesses, vous les avez tenues. Vous avez écrit les livres les plus intelligents et les plus honnêtes de votre génération, vous avez même écrit le livre le plus éclatant de talent de la littérature française : Les Mots. Dans le même temps, vous vous êtes toujours jeté, tête baissée, au secours des faibles et des humiliés, vous avez cru en des gens, des causes, des généralités, vous vous êtes trompé parfois, ça, comme tout le monde, mais (et là contrairement à tout le monde) vous l’avez reconnu à chaque fois.Vous avez refusé obstinément tous les lauriers moraux et tous les revenus matériels de votre gloire, vous avez refusé le pourtant prétendu honorable Nobel alors que vous manquiez de tout, vous avez été plastiqué trois fois lors de la guerre d’Algérie, jeté à la rue sans même sourciller, vous avez imposé aux directeurs de théâtre des femmes qui vous plaisaient pour des rôles qui n’étaient pas forcément les leurs, prouvant ainsi avec faste que, pour vous, l’amour pouvait être au contraire “le deuil éclatant de la gloire”. Bref, vous avez aimé, écrit, partagé, donné tout ce que vous aviez à donner et qui était l’important, en même temps que vous refusiez tout ce que l’on vous offrait et qui était l’importance. Vous avez été un homme autant qu’un écrivain, vous n’avez jamais prétendu que le talent du second justifiait les faiblesses du premier ni que le bonheur de créer seul autorisait à mépriser ou à négliger ses proches, ni les autres, tous les autres. Vous n’avez même pas soutenu que se tromper avec talent et bonne foi légitimait l’erreur. En fait, vous ne vous êtes pas réfugié derrière cette fameuse fragilité de l’écrivain, cette arme à double tranchant qu’est son talent, vous ne vous êtes jamais conduit en Narcisse, pourtant un des trois seuls rôles réservés aux écrivains de notre époque avec ceux de petit maître et de grand valet. Au contraire, cette arme supposée à double tranchant, loin de vous y empaler avec délices et clameur comme beaucoup, vous avez prétendu qu’elle vous était légère à la main, qu’elle était efficace, qu’elle était agile, que vous l’aimiez, et vous vous en êtes servi, vous l’avez mise à la disposition des victimes, des vraies à vos yeux, celles qui ne savent ni écrire, ni s’expliquer, ni se battre, ni parfois même se plaindre.

En ne criant pas après la justice parce que vous ne vouliez pas juger, ne parlant pas d’honneur, parce que vous ne vouliez pas être honoré, n’évoquant même pas la générosité parce que vous ignoriez que vous étiez, vous, la générosité même, vous avez été le seul homme de justice, d’honneur et de générosité de notre époque, travaillant sans cesse, donnant tout aux autres, vivant sans luxe comme sans austérité, sans tabou et sans fiesta sauf celle fracassante de l’écriture, faisant l’amour et le donnant, séduisant mais tout prêt à être séduit, dépassant vos amis de tous bords, les brûlant de vitesse et d’intelligence et d’éclat, mais vous retournant sans cesse vers eux pour le leur cacher. Vous avez préféré souvent être utilisé, être joué, à être indifférent, et aussi, souvent être déçu à ne pas espérer. Quelle vie exemplaire pour un homme qui n’a jamais voulu être un exemple !

Vous voici privé de vos yeux, incapable d’écrire, dit-on, et sûrement aussi malheureux parfois qu’on puisse l’être. Peut-être alors cela vous fera-t-il plaisir ou plus de savoir que partout où j’ai été depuis vingt ans, au Japon, en Amérique, en Norvège, en province ou à Paris, j’ai vu des hommes et des femmes de tout âge parler de vous avec cette admiration, cette confiance et cette même gratitude que celle que je vous confie ici.

Ce siècle s’est avéré fou, inhumain, et pourri. Vous étiez, êtes resté, intelligent, tendre et incorruptible.
Que grâces vous en soient rendues. »

Françoise Sagan, Lettre d’amour à Jean-Paul Sartre, texte écrit en 1979 et repris dans Avec mon meilleur souvenir

vendredi 13 juin 2014

Quelle joie, René, quelle joie !


Parc des Princes - 1952
 "Paris, 10 avril 1952

Très cher René,

Merci de ton mot, tu es un ange, comme les gars qui jouent au Parc des Princes la nuit. Je n'arrive pas à te joindre par téléphone, il y a une abeille asexuée qui bourdonne sur la langue de cette femme en sycomore qui s'intègre à ton hôtel.

Je pense beaucoup à toi. Quand tu reviendras, on ira voir des matchs ensemble, c'est absolument merveilleux, personne là-bas ne joue pour gagner si ce n'est à de rares moments de nerfs où l'on se blesse.

Entre ciel et terre, sur terre rouge ou bleue, une tonne de muscle voltige en plein oubli de soi, avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie, René, quelle joie !

Alors j'ai mis en chantier toute l'équipe de France, de Suède, et cela commence à se mouvoir un tant soit peu. Si je trouvais un local grand comme la rue Gauguet, je mettrais deux cents petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la nationale au départ de Paris.

Mais voilà, place Saint-Michel, une fille de Marseille qui m'enlève tout le calme pour méditer à mes projets. Une vulgarité, René, telle que cela devient sublime, et ronde comme une pierre tendre. Dieu si j'arrive à faire un nu avec ce phénomène mais j'ai jamais vu un volume pareil à vingt ans.

Je te promets de ces rigolades à ton retour, tu n'as qu'à chasser les mirages.
Ecris-moi si tu as un peu de temps, je vends des pommes au Texas.

Merci encore de ton accueil à mon tableautin.

A toi

Nicolas"

Parc des Princes (Les Grands Footballeurs) - 1952

lundi 21 avril 2014

Pâques au Chemin des Dames

Du plateau de Californie, un des points de crête du Chemin des Dames

"Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier"

Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou, 30 janvier 1915

Le 14 mars 1916, Apollinaire note dans son carnet : "Arrivée dans les tranchées sans abri du bois des Buttes au nord de Pontavert.". 16 mars: "Bombardement épouvantable tout le jour et partie de la nuit. 1 mort à la 4e section." 18 mars: "Je lisais à découvert au centre de ma section, le lisais le Mercure de France, à 4 heures un 150 éclate à 20 mètres, un éclat perce le casque et troue le crâne."


De Craonne, village anéanti lors de l'offensive catastrophique qui débuta le 16 avril 1917 et devenu un des symboles de la tragédie du Chemin des Dames, il ne reste rien...


... ou presque.



Craonnelle
Les terribles combats à partir d'avril 1917 sont à l'origine d'une vague de "mutinerie", où des soldats désespérés expriment dans des lettres, des tracts, des inscriptions sur les trains, leur fatigue, leur désespoir, leur révolte, leur souhait de paix, leur refus de la mort ainsi que la critique du commandement.

Dans des chansons aussi, comme la célèbre Chanson de Craonne, interdite en France jusqu'en 1974...


Parmi les lettres des révoltés, ces mots simples et poignants :

Chérie, dites avec moi "A bas la guerre qui nous sépare et vive la Révolution qui en nous amenant la paix nous réunira." Je vous aime et je ne veux pas mourir.

 
Aujourd'hui, des fleurs bleues poussent à Craonne.