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jeudi 29 juin 2017

Des phrases éblouissantes



"Je conserve un autre souvenir de cette malle : le premier roman d'amour qui me passionna. C'étaient des centaines de cartes postales envoyées par quelqu'un qui signait Enrique ou peut-être Alberto et qui toutes étaient adressées à Maria Thielman. Ces cartes étaient merveilleuses. Elles reproduisaient les portraits des grandes actrices de l'époque, sertis de paillettes et sur lesquels on avait collé parfois une poignée de cheveux. Il y avait aussi des châteaux, des villes et des paysages lointains. Durant des années, je ne m'intéressai qu'aux images. Mais devenu plus grand, je me mis à lire ces doux messages parfaitement calligraphiés. Je me suis toujours imaginé que le galant en question portait un chapeau melon, avec une canne et un brillant épinglé à sa cravate. Pourtant les lignes que le voyageur écrivait et envoyait de tous les coins du globe enthousiasmaient par leur passion. C'étaient des phrases éblouissantes et pleines d'audace amoureuse. Je commençai à m'éprendre à mon tour de Maria Thielman que je me représentais comme une actrice dédaigneuse sous son diadème de perles. Comment ces lettres étaient-elles arrivées jusqu'à la malle de ma mère ? Je n'ai jamais pu le savoir."

Pablo Neruda, J'avoue que j'ai vécu
 

samedi 29 octobre 2016

Compagnons de voyage, suite - Les mots en écho


"D'accord, dit Jan, on passera par là.
Nous boirons des vins tranquilles."

Jean-Claude Pirotte, Une adolescence en Gueldre


"Soudain, au tournant de la page, une telle phrase nous arrête net ; nous y avons reconnu le timbre que de très rares voix seulement nous permirent d'entendre, le don de faire lever les souvenirs de leurs sillons."
André Hardellet, Les Chasseurs


"Impossible de renoncer aux références littéraires. C’est irritant. Je suis incapable de m’engager dans l’existence, de la voir telle qu’elle se déroule, et d’accueillir simplement les heures, les paysages, les vagues du quotidien. Rien ne me touche qui ne soit passé par le crible de mes lectures. Pas un instant je ne suis présent au monde, est-ce que j’exagère ? Je vis dans ma réserve de Sioux, entouré de mes totems, sans quoi je n’ai pas accès à ce que chacun s’accorde à nommer la réalité. Je ne réussis à concevoir le temps qui passe qu’en me perdant le long des couloirs labyrinthiques d’une chronologie chambardée."
Jean-Claude Pirotte, Une adolescence en Gueldre 


André Hardellet, Les Chasseurs

"Et c'est là que je deviens vieux. A la réflexion, vieux, je le suis depuis l'enfance. Il faut te contraindre à la lenteur. Tu as rompu ton alliance avec le Temps, c'était cela l'enfance, un accord immédiat. Le coeur de l'être, l'apogée. Ensuite, on se résigne à l'existence. Il y sans doute une période d'adaptation (ou de perdition) durant laquelle on croit nécessaire, et malin, de jeter le froc aux orties. Les défroques de l'enfance, le froc religieux des personnages d'enluminures. La bure, le délicieux silice, la toge candide, que sais-je ? Les oripeaux de l'ermite, puisque l'enfance cultive en grand mystère une vocation de stylite. Me voilà beau, avec mes amours triviales, et mon enfance égarée."
Jean-Claude Pirotte, Une adolescence en Gueldre 

vendredi 4 décembre 2015

Lago di Como (3) - Gobelins (9)


Menaggio - envoyée par Odile S. à Reine D. le 22 avril 1908

On a déjà évoqué, ici et , le sublime Lac de Côme. Mais rien n'empêche d'y revenir. Au cœur d'un automne bien sombre, les vertus du voyage en Italie ne sont plus à démontrer.

Urio - Envoyée par Odile S. à Reine D. le 10 septembre 1906

Le lac de Côme fut notamment le théâtre des amours de Franz Liszt avec la comtesse Marie d'Agoult.
“Lorsque vous écrirez l'histoire de deux amants heureux, placez-les sur les bords du lac de Côme. Je ne connais pas de contrée plus manifestement bénie du ciel ; je n'en ai point vu où les enchantements d'une vie d'amour paraîtraient plus naturels”, écrit-il à un de ses amis depuis Bellagio, sur les rives du lac. (in Lettres d'un bachelier ès musique)

Bellagio - Envoyée par Odile S. à Marie D. le 31 août 1906

Et Stendhal, encore et toujours, véritablement amoureux du lac de Côme, longuement évoqué dans La Chartreuse de Parme.
“C'était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. « Le lac de Côme, se disait-elle, n'est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l'argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que la main de l'homme n'a pas encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. »

Bellagio - Envoyée par Odile S. à Reine D. le 31 août 1906

Et Fabrice Del Dongo lui-même : « Je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime ; rien d'aussi beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes yeux ! »

* * *

Ces belles cartes postales du lac de Côme, je les ai trouvées bien sûr dans ma boutique préférée du Passage des Panoramas. Fait assez étonnant, dont je ne me suis rendu compte qu'après les avoir choisies, elles proviennent d'une même correspondance, ce qui leur donne un petit supplément d'âme. En quelques cartes, en quelques mots griffonnés d'une belle écriture tout en pleins et déliés, on imagine déjà un début d'histoire, on voit s'ébaucher des vies lointaines sorties du passé.

En 1906 et en 1908, donc, Odile S., en villégiature manifestement régulière sur les bords du lac, écrivait à Marie et surtout Reine D. Marie et Reine étaient-elles sœurs ? Ou mère et fille ? L'un ou l'autre, sans doute, car Odile écrit à Marie "je n'oublie pas votre chère petite Reinette". Reine, qui habite à Paris, mais, curieusement, d'après les trois cartes ci-dessus qui lui sont destinées, à trois adresses successives. Rue Picot d'abord, puis rue Broca, et enfin rue des Gobelins.


Rue des Gobelins, tiens, quel drôle de hasard... Cette petite rue calme, un peu d'un autre temps, située derrière le carrefour et la Manufacture des Gobelins, et dans laquelle je passe souvent.


La rue des Gobelins, ancienne rue de Bièvre, fait partie de l’"îlot de la Reine Blanche" (encore une étrange coïncidence...), qui tire son nom du Château de la Reine Blanche, dont on voit l'arrière au numéro 17.


Qui étais-tu donc, Reine, Reinette, qui recevais des cartes postales d'Italie et habitais tout près de chez moi, dans le quartier de la Reine Blanche... ?

mardi 21 juillet 2015

Les rendez-vous de juillet (1)



"- Comment s'appelle le film que vous tournez ?
Il hésita un moment.
- Le titre ? Ah oui... Rendez-vous de juillet...
- Mais il y a eu déjà un film qui s'appelait comme ça...
- Oui, mais ils ne sont au courant de rien...
[...]
- Vous êtes sûr qu'il est dans cette voiture ?
- Évidemment.
À moi, ça m'avait plutôt l'air d'une Lancia fantôme qui n'en finirait jamais de glisser à travers ce Paris nocturne et mort.
- Eh bien, nous avons de la chance. Il ne fait qu'un tour de piste.
La Lancia commençait à descendre l'avenue d'Iéna.
- Et c'est la même chose toutes les nuits ?
- Non. Quelquefois, il disparaît pendant une quinzaine de jours.
- Parce que vous le suivez toutes les nuits ?
- Presque. J'essaie d'être le plus souvent au rendez-vous.
Il avait prononcé "rendez-vous" d'une voix triste qui rencontra un écho chez moi. Je pensais au titre de son film : Rendez-vous de juillet. Nous étions en juillet. Il faisait chaud. Les gens étaient partis en vacances. Vingt ans avaient passé et je sillonnais, par une nuit d'été, cette ville absente. Moi aussi, sans très bien m'en rendre compte, j'étais revenu à Paris pour un rendez-vous de juillet."

Patrick Modiano, Quartier perdu

La Lancia Flaminia blanche, glissant comme un fantôme dans les rues d'un Paris déserté ?

Ce Rendez-vous de juillet mentionné dans Quartier perdu, c'est-à-dire le premier "film qui s'appelait comme ça", est un film de Jacques Becker sorti en 1949. Il évoque une bande de copains dans le Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre, évoluant entre caveaux de jazz, cours de théâtre, flirts et rêves d'Afrique.

C'est le premier long-métrage mettant en scène Maurice Ronet, alors âgé de 22 ans. Il incarne Roger Moulin, trompettiste dans l'orchestre de Claude Luter (qui joue dans le film son propre rôle). Curieusement, Maurice Ronet est dans Rendez-vous de juillet le fils de ses propres parents, les comédiens Emile Robinet et Gilberte Dubreuil. Ce Rendez-vous de juillet où joue également l'actrice belge Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano...

Quant au narrateur de Quartier perdu, son nom est Jean Dekker. Jean Dekker, Jacques Becker, étrange paronymie...

Maurice Ronet et Brigitte Auber dans Rendez-vous de juillet

samedi 13 septembre 2014

Aux hasards de l'été

Sur le tournage de Pauline à la plage

Rohmer m'a dit une fois : "Tout est fortuit, sauf le hasard." Notre rencontre, c'est un peu ça.
Pascal Greggory, entretien avec Serge Bozon, Cahiers du Cinéma, avril 2010.

6 août 2014 - Florence à la piscine

Et d'ailleurs, la preuve que le hasard n'est pas fortuit...

7 août 2014 - Un rayon vert

lundi 25 août 2014

Le jour où...(9)



Le jour où, regardant une fois de plus Baisers volés, j'ai réalisé quel était le livre que feuilletait Antoine Doinel en visite chez les Darbon, je me suis dit qu'il n'y avait pas de hasard, et j'ai eu une légère peur rétrospective à l'idée que si F. ne me l'avait pas fait remarquer, je serais peut-être passée pour toujours à côté de cette subtile correspondance...

dimanche 13 juillet 2014

Des chevaux blessés



"Que ce fût par fatigue, à cause de ces fuseaux horaires apparemment si meurtriers, ou pour une raison majeure qu'il lui sembla soudain avoir toujours refusé d'entendre, Robert Bessy se tua cette nuit-là. Il avala, sans difficulté d'ailleurs, les pilules restantes et, par hasard, la dose était bonne. Comme on dit dans certains romans policiers, il se buta. Et ce terme d'argot est assez poétique dans la mesure où, ayant lui-même buté sur la vie, il n'avait pu passer dessus. Sur les champs de course souvent, des chevaux superbes et pleins de sang butent sur une haie, ne se redressent pas ou se redressent mal, et le vétérinaire vient achever leur histoire. Robert Bessy n'était ni superbe ni plein de sang et il se passa de vétérinaire."

Françoise Sagan, Des bleus à l'âme


mercredi 2 avril 2014

Explosion (2) - couleur - lumière



"Peut-être que la folie de Pierrot, c'est qu'il est là à mettre dans le désordre de notre temps l'ordre stupéfiant de la passion. Peut-être. L'ordre désespéré de la passion. [...]
Nous sommes tous des Pierrot le fou, d'une façon ou de l'autre, des Pierrot qui se sont mis sur la voie ferrée, attendant le train qui va les écraser puis qui sont partis à la dernière seconde, qui ont continué à vivre. Quelles que soient les péripéties de notre existence, que cela se ressemble ou non, Pierrot se fera sauter, lui, mais à la dernière seconde il ne voulait plus."

Louis Aragon, Qu'est-ce que l'art, Jean-Luc Godard? (Les Lettres françaises, n°1096, 1965)



mercredi 22 janvier 2014

Promenades (3)



Pour dériver sur les boulevards du temps avec Jacques Rozier et Jérôme Leroy, c'est ici, "Et puis le bonheur d'être au monde..."

Et comme il n'y a pas de hasard, je n'ai finalement pas été étonnée que la rue que traversent Liliane et Juliette soit celle au bout de laquelle se trouve, on en aperçoit l'entrée au fond, le Passage Choiseul, enfin, le Passage des Bérésinas.

lundi 7 octobre 2013

Le jour où...(3)




Le jour où j’ai découvert qui était le mari de la prof de philo de F., j’ai ressenti une grosse émotion de fan, et je me suis dit que peut-être bien, en effet, il n’y avait pas de hasard, mais que des rendez-vous.

mercredi 18 septembre 2013

Le jour où...(2)


Le jour où j’ai fait le rêve étrange que Jean-Pierre Léaud et Louis Garrel ne faisaient qu’un, je ne savais pas encore que six mois plus tard, j’apprendrais par hasard que l’un était le parrain de l’autre.

mardi 10 septembre 2013

Le jour où...(1)



Le jour où je suis tombée par hasard, dans le cadre professionnel, sur une liste contenant un Frédéric Mouret, je suis restée rêveuse et perplexe jusqu’à ce que je réalise que ce nom m’évoquait comme une synthèse de Frédéric Moreau et Emmanuel Mouret. J’attends maintenant la Frédérique, Virginie ou Judith Arnoux.



dimanche 1 septembre 2013

"Tout était différent Rue Campagne Première..."

Aujourd'hui, je suis allée me promener rue Campagne Première. C'est connu, presque chaque numéro a une histoire. Je n'en ai gardé que quelques-uns, les plus emblématiques - pour moi, en tous cas. Et puis ce sera peut-être l'occasion d'y revenir une autre fois.



Le 11, c'est l'immeuble où est Michel Poiccard dans A bout de souffle, d'où il sort pour sa mortelle course finale au bout de la rue. 
Au 13 bis, juste à côté, a séjourné Nicolas de Staël en 1945 et 1946, dans un minuscule studio. Années de vaches très maigres.


Au rez-de-chaussée du 11, cette Rose de Java, encore un de ces antres que ne renieraient pas nos amis de la Librairie Entropie.











Partant de la rue Campagne Première, ce Passage d'Enfer... qui semble bien mal porter son nom, tant on a l'impression d'être dans une paisible rue de province. C'est une ancienne cité ouvrière.




Et puis on a fait un détour par la Rue des Artistes. Est-on vraiment à Paris ?




Et le 7 de la rue Gauguet, où Nicolas de Staël emménage à partir de 1947.



mardi 23 juillet 2013

23 juillet


Et le 23 juillet, c'est aussi Back to black, two years ago déjà, pour Amy Winehouse.


Et le 23 juillet, c'est aussi les bouquinistes, le Quai des Grands Augustins...


lundi 10 juin 2013

Une vitalité désespérée

Comme dans un film de Godard : seul
dans une voiture qui file sur les autoroutes
du Néo-capitalisme latin - de retour de l'aéroport -
[où j'ai laissé Moravia, pur parmi ses valises]
seul, "au volant de son Alfa Romeo"
sous un soleil indicible en rimes
qui ne soient élégiaques, parce que d'ordre céleste
- le plus beau soleil de l'année -
comme dans un film de Godard :
sous ce soleil qui saignait immobile
unique,
le canal du port de Fiumicino
- un canot à moteur qui rentrait sans témoins
- les pêcheurs napolitains couverts de haillons de laine
- un accident de voiture, avec une maigre foule autour...

- comme dans un film de Godard - redécouverte
du romantisme au cœur
du cynisme néo-capitaliste, et cruauté -
au volant
le long de la route de Fiumicino,
et voici le château (quel doux
mystère, pour le metteur en scène français,
sous ce soleil troublé, séculaire, sans fin
que cette grosse bête pontificale, avec ses créneaux,
au-dessus des haies et des lignes d'arbre de la maussade campagne
des serfs paysans)...

- je suis comme un chat brûlé vif,
écrasé sous les roues d'un gros camion,
pendu par des gamins à un figuier,

mais avec encore au moins six
des sept vies qu'il possède,
comme un serpent réduit en bouillie de sang,
une anguille à moitié mangée

- les joues creuses sous les yeux battus,
les cheveux horriblement parsemés sur le crâne
les bras amaigris comme ceux d'un enfant
- un chat qui ne veut pas crever, Belmondo
qui "au volant de son Alfa Romeo"
dans la logique du montage narcissique
se détache du temps, pour mieux s'y insérer
Lui-même :
sur des images qui n'ont rien à voir
avec l'ennui des heures à la file...
avec la lente splendeur à en mourir de l'après-midi...

La mort, ce n'est pas
de ne pas pouvoir se comprendre
mais de ne plus pouvoir être compris

[...]

(Pier Paolo Pasolini, Une vitalité désespérée, Poésie en forme de rose)