Le jour où je suis entrée dans l'antre de Joseph Trotta, rue Beauvoisine à Rouen, non tantum je ne savais pas encore que J. allait y trouver de belles éditions bilingues de l’Iliade et de l'Odyssée ("Repassez dans une heure, le temps que je dégage
l'accès"), sed etiam je me suis dit qu'en comparaison le joyeux bazar de la Librairie Entropie avait l'air d'une chambre de petite fille modèle...
Le jour où, dans l'aimable et foisonnante malle aux trésors de la Librairie Entropie, j'ai vu, au hasard d'un recoin, cette revue qui semblait discrètement et sagement n'attendre qu'une seule chose depuis 46 étés, que je la trouve, je n'ai pas pu, évidemment, ne pas l'acheter.
"Mathilde.
Elle est née un matin de janvier. Un matin d'hiver.
Cette année-là, il y avait beaucoup de neige.
La neige lui a donné l'amour de la blancheur et du secret. Les flocons, l'amour des sons assourdis, du silence. Le froid, l'amour du feu, de la chaleur dans le froid. L'amour. La folie de vivre. Elle. Mathilde.
Un visage, un sourire d'enfant, des yeux d'adulte, depuis toujours. Mathilde, l'enfant de la nuit et de la lune. Des cheveux noirs encerclant un visage blanc. Un teint de morte, transparent, d'immenses yeux sombres, vivants. Des lèvres fines, éternellement mordues, rouges sang. Un menton volontaire, en croissant de lune."
"A la fin de la journée, maman tremblait en composant les numéros. Elle avait presque honte de demander du travail. Elle n'osait plus dire qu'elle avait lu toute sa vie, qu'elle chantait, jardinait, qu'elle était jeune et belle. Elle n'osait plus car on lui riait au nez. Sur le marché du travail, elle ne valait rien, sa vie ne valait rien.
Maman avait quarante ans, en paraissait trente, les hommes la sifflaient dans la rue, et nous apprenions qu'elle était vieille. "Trop vieille", lui répétaient les employeurs. A quarante ans, à Paris, une femme est vieille."
***
"Mon père pleure avec démesure et j'en suis fière. La démesure, c'est notre bien de famille. Mon frère Antoine réagit démesurément lui aussi. Il n'accepte pas non plus que notre frère soit traité comme les autres. Avec un franc-parler qui m'est devenu cher depuis ce jour, il tonne :
- Bon dieu, on vous a payé pour mettre un disque, l'abbé, mettez-le !
Le curé se signe, mon frère poursuit hors de lui.
- Et vous, les gueules d'emplâtre, regardez vos pompes et ouvrez vos oreilles !
Le curé obéit, la voix de Bette Midler chantant "The Rose" résonne dans l'église. Mon frère gueule : "Plus fort ! ". La musique emplit l'église, mon père peut pleurer en paix."
Le jour où je me suis rendue compte que je venais de lire coup sur
coup deux livres dédiés à une Florence, je me suis dit..., je me suis
dit... non, rien.
1956, Françoise Sagan et ses amis dont, à gauche, Florence Malraux
Aujourd'hui, je suis allée me promener
rue Campagne Première. C'est connu, presque chaque numéro a une
histoire. Je n'en ai gardé que quelques-uns, les plus emblématiques - pour moi, en tous cas. Et puis ce sera peut-être l'occasion d'y revenir
une autre fois.
Le
11, c'est l'immeuble où est Michel Poiccard dans A bout de souffle,
d'où il sort pour sa mortelle course finale au bout de la rue. Au 13 bis, juste à côté, a séjourné Nicolas de Staël en 1945 et 1946, dans un minuscule studio. Années de vaches très maigres.
Au rez-de-chaussée du 11, cette Rose de Java, encore un de ces antres que ne renieraient pas nos amis de la Librairie Entropie.
Partant de la rue Campagne Première, ce Passage d'Enfer...
qui semble bien mal porter son nom, tant on a l'impression d'être dans
une paisible rue de province. C'est une ancienne cité ouvrière.
Et puis on a fait un détour par la Rue des Artistes. Est-on vraiment à Paris ?
Et le 7 de la rue Gauguet, où Nicolas de Staël emménage à partir de 1947.
"Quatre maisons fleuries d'orchis jusque sous les tuiles émergent de blés drus et hauts. C'est entre les collines, là où la chair de la terre se plie en bourrelets gras. Le sainfoin fleuri saigne dessous les oliviers. Les avettes dansent autour des bouleaux gluants de sève douce. Le surplus d'une fontaine chante en deux sources. Elles tombent du roc et le vent les éparpille. Elles pantèlent sous l'herbe, puis s'unissent et coulent ensemble sur un lit de jonc. Le vent bourdonne dans les platanes. Ce sont les Bastides Blanches. Un débris de hameau, à mi-chemin entre la plaine où ronfle la vie tumultueuse des batteuses à vapeur et le grand désert lavandier, le pays du vent, à l'ombre froide des monts de Lure. La terre du vent." Jean Giono, Colline