Sur les traces de Nanni Moretti, à la Garbatella, cet ancien quartier ouvrier de Rome,
excentré, vert et calme, qu’il parcourt à vespa un dimanche d’août dans Caro
Diario. Certes, la saison n’est pas la même, et 25 ans plus tard, la
Piazza Sauli a un peu changé, un terre-plein central empêchant de
prendre la pose en vespa exactement au même endroit pour une photo clin
d’œil en hommage au « splendide quadragénaire », tel que Nanni Moretti se
définissait dans ce film... Mais l’esprit y est !
* * *
Un peu plus tard, Via Appia, on rencontrera une créature bizarre issue du croisement entre un Nanni M. et une Audrey H.
À l’ancienne centrale thermique Montemartini reconvertie en musée, les
divinités antiques côtoient les machines industrielles, juxtaposition
judicieuse et fort réussie de deux époques, de deux mondes.
Athéna
Dionysos barbu, provenant de l'atelier de Praxitèle
Pothos, fils d'Aphrodite et frère d'Eros, incarnation du désir nostalgique
Onzième commandement - A Paris sous la pluie, et partout dans le gris, des crépuscules romains te souviendras.
"Le Colysée offre trois ou quatre points de vue tout à fait différents. […] Ce qui m'en touche le plus, c'est ce ciel d'un bleu si pur que l'on aperçoit à travers les fenêtres du haut de l’édifice vers le nord."
Stendhal, Promenades dans Rome
"De la table où j'écris je vois les trois quarts de
Rome ; et, en face de moi, de l'autre côté de la ville, s'élève majestueusement la
coupole de Saint-Pierre. Le soir, lorsque le soleil se couche, je l'aperçois à
travers les fenêtres de Saint-Pierre, et, une demi-heure après, ce dôme
admirable se dessine sur cette teinte si pure d'un crépuscule orangé surmonté
au haut du ciel de quelque étoile qui commence à paraître.
Rien sur la terre ne peut être comparé à cela. L'âme
est attendrie et élevée, une félicité tranquille la pénètre tout entière."
Stendhal, Promenades dans Rome
"Je conserve un autre souvenir de cette malle :
le premier roman d'amour qui me passionna. C'étaient des centaines de
cartes postales envoyées par quelqu'un qui signait Enrique ou peut-être
Alberto et qui toutes étaient adressées à Maria Thielman. Ces cartes
étaient merveilleuses. Elles reproduisaient les portraits des grandes
actrices de l'époque, sertis de paillettes et sur lesquels on avait
collé parfois une poignée de cheveux. Il y avait aussi des châteaux, des
villes et des paysages lointains.
Durant des années, je ne m'intéressai qu'aux images. Mais devenu plus
grand, je me mis à lire ces doux messages parfaitement calligraphiés. Je
me suis toujours imaginé que le galant en question portait un chapeau
melon, avec une canne et un brillant épinglé à sa cravate. Pourtant les
lignes que le voyageur écrivait et envoyait de tous les coins du globe
enthousiasmaient par leur passion. C'étaient des phrases éblouissantes
et pleines d'audace amoureuse. Je commençai à m'éprendre à mon tour de
Maria Thielman que je me représentais comme une actrice dédaigneuse sous
son diadème de perles. Comment ces lettres étaient-elles arrivées
jusqu'à la malle de ma mère ? Je n'ai jamais pu le savoir."
"A
ce lieu se rattache toute l'histoire du monde et je compte comme un
second jour de naissance, une véritable renaissance le jour où je suis
arrivé à Rome." Goethe, Voyage en Italie
Rencontre (1) - Impérial, comme il se doit
Ponte Sisto - Impressions nocturnes, comme une radiographie du passé
Chez Nanni
Rencontre(2) - Les mauvais garçons de l'Aventin
Ciao, Antonio ! Avec Gianni et Nicola, vous
vouliez changer le monde, sans doute est-ce le monde qui vous a
changés, mais que de bonheurs et d'émotions vous nous avez donnés...
A toi, cher Flâneur des deux rives...
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon Voilà, je n'ai pas vu de néflier du Japon, mais Guillaume j'y suis, à l'endroit même où tu es né.
13 mars. 13 ans. Déjà. Et c'est encore une fois en Italie que je voudrais t'emmener, comme tu m'y as si souvent emmenée. Avec les magnifiques photos de Bernard Plossu, que j'ai vues l'année dernière à la Maison Européenne de la Photographie. Les regarder, c'est encore voyager. Tu aurais aimé.
"Toute mon enfance, j’ai entendu ma mère parler de nos origines
italiennes, j’entendais les noms de tante Dina et de Nana, mon arrière
grand-mère. Puis un jour, au début des années 1970, je suis parti à
Naples, à Rome et à Pompéi sous une pluie torrentielle : c’était
magnifique. (…)
Ile de Capraia, 2014
Tout m’attire, et je photographie partout, à pied,
en auto, en train, les paysages, les gens, les ambiances,
l’architecture, le présent, le passé, le futur, la poésie… (…)
Spilimbergo, 2008
Je suis hanté par Carlo Carra,
Campigli, Morandi, et aussi Véronèse, Giotto, Piero della Francesca,
par Carlo Emilio Gadda, Rosetta Loy, Giuseppe Bonaviri, Andrea
Camilleri, par les souvenirs des films que je voyais dans les années
1960, comme les dernières minutes de L'Éclipse, ou La Nuit d’Antonioni, ou tous les Dino Risi, et La Strada, la liste est sans
fin."
Bernard Plossu
Lucca, 2009
Et comme un voyage en Italie ne saurait être parfait sans un peu de musique, souviens-toi avec moi de Giovanna Marini, dont nous avions vu un spectacle à la fin des années 70 au Théâtre Maxime Gorki de Petit-Quevilly. Je ne peux plus depuis écouter Bella Ciao sans frissonner.
"Ce n'est pas un grand mérite, assurément, que d'avoir été six fois à Rome." Mais c'est un grand plaisir, assurément, que d'y retourner pour la septième fois.
Menaggio - envoyée par Odile S. à Reine D. le 22 avril 1908
On a déjà évoqué, ici et là, le sublime Lac de Côme. Mais rien n'empêche d'y revenir. Au cœur d'un automne bien sombre, les vertus du voyage en Italie ne sont plus à démontrer.
Urio - Envoyée par Odile S. à Reine D. le 10 septembre 1906
Le lac de Côme fut notamment le théâtre des amours de Franz Liszt avec la
comtesse Marie d'Agoult.
“Lorsque vous écrirez l'histoire de deux amants heureux, placez-les
sur les bords du lac de Côme. Je ne connais pas de contrée plus
manifestement bénie du ciel ; je n'en ai point vu où les enchantements
d'une vie d'amour paraîtraient plus naturels”, écrit-il à un de ses amis depuis Bellagio, sur les rives du lac. (in Lettres d'un bachelier
ès musique)
Bellagio - Envoyée par Odile S. à Marie D. le 31 août 1906
Et Stendhal, encore et toujours, véritablement amoureux du lac de Côme, longuement évoqué dans La Chartreuse de Parme.
“C'était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa
première jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. « Le lac de Côme, se disait-elle,
n'est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de
terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui
rappellent l'argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des
collines d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par
le hasard, et que la main de l'homme n'a pas encore gâtés et forcés à
rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se
précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder
toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est
noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs de
la civilisation. »”
Bellagio - Envoyée par Odile S. à Reine D. le 31 août 1906
Et Fabrice Del Dongo lui-même : « Je voudrais, avant de mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître la prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime ; rien d'aussi
beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon cœur. A quoi bon aller si loin chercher le bonheur, il est là sous mes yeux ! »
* * *
Ces belles cartes postales du lac de Côme, je les ai trouvées bien sûr dans ma boutique préférée du Passage des Panoramas. Fait assez étonnant, dont je ne me suis rendu compte qu'après les avoir choisies, elles proviennent d'une même correspondance, ce qui leur donne un petit supplément d'âme. En quelques cartes, en quelques mots griffonnés d'une belle écriture tout en pleins et déliés, on imagine déjà un début d'histoire, on voit s'ébaucher des vies lointaines sorties du passé.
En 1906 et en 1908, donc, Odile S., en villégiature manifestement régulière sur les bords du lac, écrivait à Marie et surtout Reine D. Marie et Reine étaient-elles sœurs ? Ou mère et fille ? L'un ou l'autre, sans doute, car Odile écrit à Marie "je n'oublie pas votre chère petite Reinette". Reine, qui habite à Paris, mais, curieusement, d'après les trois cartes ci-dessus qui lui sont destinées, à trois adresses successives. Rue Picot d'abord, puis rue Broca, et enfin rue des Gobelins.
Rue des Gobelins, tiens, quel drôle de hasard... Cette petite rue calme, un peu d'un autre temps, située derrière le carrefour et la Manufacture des Gobelins, et dans laquelle je passe souvent.
La rue des Gobelins, ancienne rue de Bièvre, fait partie de l’"îlot de la Reine Blanche" (encore une étrange coïncidence...), qui tire son nom du Château de la Reine Blanche, dont on voit l'arrière au numéro 17.
Qui étais-tu donc, Reine, Reinette, qui recevais des cartes postales d'Italie et habitais tout près de chez moi, dans le quartier de la Reine Blanche... ?
René Char 5 rue Jules-Chaplain Paris VIe Si tu peux imaginer ce que cela pouvait être à travers les vitraux colorés. Ce n'est pas seulement passionnant, cela touche au délire. A toi de plein cœur. Nicolas
* * *
Je ne sais pas ce qui figurait au verso de cette carte postale adressée de Ravenne le 14 février 1953 par Nicolas de Staël à René Char. Mais compte tenu des deux phrases du recto, très certainement une photo des mosaïques de la basilique Saint-Vital ou du Mausolée de Galla Placidia - dont il est dit dans le recueil de correspondance entre René Char et Nicolas de Staël déjà évoqué ici que ce dernier conserva une carte. Donc pourquoi pas ce détail bleu ? Il me plaît de l'imaginer. Comme de Staël demande à son ami d'imaginer. Et en quelques mots surgissent l'art, la couleur, la beauté, la passion, l'amitié. Comme l'écrit Sébastien Lapaque dans sa délicieuse Théorie de la carte postale.
"La carte postale, c'étaient donc les mots alliés avec la vie. Dans l'empire de la marchandise, c'étaient l'amour et l'amitié tracés en belles lettres avec la main ; le bonheur et la beauté racontés avec de l'encre et du papier. C'était mieux qu'un objet vivant, c'était de la matière organique. Les limiers de la police scientifique, à qui tous leurs instruments électroniques permettaient de recenser le patrimoine génétique de l'expéditeur, en portaient témoignage. Malgré toutes les préventions de notre monde de perfection hygiénique, destructeur de boîtes aux lettres et dévoreur d'enfance, une carte postale, c'était aussi de la sueur et des larmes. Au recto, on ne reconnaissait pas simplement les pleins et les déliés d'une belle écriture, on retrouvait le tremblement d'une main, l'émotion au bout des doigts, la peur, les délices, l'espérance, la folie - vivants, bien vivants. Et il y avait le timbre, le timbre collé avec de la salive, dépositaire du souffle de l'expéditeur.
Comme un baiser."
"Je deviens maintenant comme le père Chateaubriand, qui pleurait à tous les enterrements. Le moindre fait me plonge dans des rêveries sans fin. Je m’en vais de pensées en pensées, comme une herbe desséchée sur un fleuve, et qui descend le courant flot à flot.
Non, ne te moque pas de moi de vouloir voir l’Italie. Que les épiciers s’y amusent aussi, tant mieux pour eux. Il y a là-bas de vieux pans de murs, le long desquels je veux aller. J’ai besoin de voir Capri et de regarder couler l’eau du Tibre."
Gustave Flaubert, Lettre à Louis Bouilhet, 19 décembre 1850
Le Mépris (1963) - Villa Malaparte
Jean-Luc Godard (et avant lui Alberto Moravia) et Hervé Vilard racontent en fait à peu près la même histoire. Celle de la fin de l'amour. Même si Capri est dans l'une le lieu où il commence et s'épanouit, dans l'autre celui où il meurt.
La légende familiale (et j'ai tendance à la croire, elle a bonne mémoire) veut que lors de l'été 1965, pour me faire rire aux éclats, il suffisait de se pencher sur mon landau et de me dire "Capri, c'est fini !". Cruelle enfant, tout de même. Ou plutôt ignorante, mais on me pardonnera certainement de ne pas avoir su, à quatre ou cinq mois, ce qu'était un chagrin d'amour...