Les amis, lecteurs et passants de Noël 69 à Clermont Ferrand savent à quel point on apprécie ici Anne Wiazemsky. Sa disparition aujourd'hui m'attriste tout particulièrement.
"Le calme parfait du
cimetière me surprit après l'agitation du petit restaurant. On franchissait un
mur et la fièvre de la ville laissait place à un immense jardin. Mille touches
de couleurs respiraient sous un limpide ciel de septembre. Personne dans ces
larges allées qu'un employé arrosait en sifflotant.
En grimpant vers le
crématorium, je me souvins d'une matinée semblable à celle-ci, paisible et bleue.
Nous avions accompagné Jean-Claude, notre ami, jusqu'aux portes de l'éternité.
Pendant que son corps brûlait nous avions écouté la trompette de Miles Davis,
lointaine, mélancolique, et cette mélodie ressemblait à tous les personnages de
Total Khéops et à cette ville qui étaient sortis de son cœur.
Instant inoubliable. Inoubliable ami."
* * *
"Il introduisit un CD dans le lecteur.
– Tu aimes le jazz ? me demanda-t-il.
– J'en écoute peu.
– Si tu n'aimes pas ce morceau, c'est que tu as une pierre à la place du cœur. Il m'arrive de pleurer en l'écoutant.
– Qu'est-ce que c'est ?
– So What. Trompette, Miles Davis. Sax ténor, Coltrane. Drums,
DeJohnette. Contrebasse, Gary Peacock. Et au clavier, Herbie Hancock.
Enregistré dans un caboulot de Pittsburgh dans les années soixante.
Cette voiture luxueuse conduite par un truand, l'évasion rocambolesque
que nous préparions, ce morceau de jazz sous les lumières d'Avignon,
j'avais l'impression d'être un acteur dans un film de Melville. Si le
cinéma n’existait pas il y aurait beaucoup moins de voyous, pensais-je.
Qui s'intéresse aux plombiers ?"
in Usine à penser des choses tristes, extrait de l'anthologie Tous les grands ports ont des jardins zoologiques (collection La petite vermillon, Éditions La Table Ronde)
5 septembre 1977, cela fait donc 40 ans aujourd’hui que le
poète belge Marcel Thiry a disparu.
Que faisais-je le 5 septembre 1977 ? Rentrée de 4ème,
Rouen, collège Fontenelle...
Marcel Thiry, mort à 80 ans, était né un 13 mars, jour où il
y a 14 ans déjà une personne qui m’était très chère s’éteignait.
Elle est ratée, cette photo. On ne voit même pas son visage. Et pourtant...
Et pourtant, je n'ai pas essayé de faire mieux. Pas besoin. Parce que
la voix, la présence, la prestance magnifique du petit grand homme
suffisaient à remplir l'espace, le cœur et les futurs souvenirs.
En
rappel, il vient de réciter un ultime poème, Le Déserteur de Boris Vian,
avec sa fin originelle : Prévenez vos gendarmes Que j'emporte des armes Et que je sais tirer.
Magistral.
C'était Jean-Louis Trintignant, mardi dernier, à la salle Pleyel.
Il était entouré de
cinq excellents musiciens, la formation de Daniel Mille (trois
violoncelles, une contrebasse et un accordéon). Une heure et demie de
poésie sublimée par la voix d'or de Trintignant et la musique d'Astor Piazzolla, mots
et notes mêlés de façon sobre, sensuelle, émouvante, élégante, intense.
Il fut bien sûr beaucoup question d'amour, et de mort aussi, la mélancolie en trait d'union. Jacques Prévert était à l'honneur, ainsi que, entre autres, Robert Desnos, Boris Vian, Guillaume Apollinaire, Raymond Carver, et aussi Gaston Miron, que je ne connaissais pas, avec une bouleversante Marche à l'amour :
Tu as les yeux pers des champs de rosées Tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière La douceur du fond des brises au mois de mai [...]
D'Apollinaire ce fut la Scène nocturne du 22 avril 1915 (in Poèmes à Lou) :
Mon ptit Lou adoré
Je voudrais mourir un jour que tu m’aimes
Je voudrais être beau pour que tu m’aimes
Je voudrais être fort pour que tu m’aimes
Je voudrais être jeune jeune pour que tu m’aimes [...]
De Desnos, Aujourd'hui je me suis promené (in État de veille) : Aujourd’hui je me suis promené avec mon camarade, Même s’il est mort, Je me suis promené avec mon camarade. Qu’ils étaient beaux les arbres en fleurs, Les marronniers qui neigeaient le jour de sa mort. Avec mon camarade je me suis promené [...]
enchaîné, en écho, avec l'hommage rendu par Prévert :
Aujourd'hui
comme en 1925 comme en 1936 comme en 1943 dans la rue Dauphine quand il allait chercher à manger pour ses chats de la rue Mazarine avant d'être cravaté emporté déporté
tué
par la guerre la police la vacherie le typhus
je me suis promené avec Robert Desnos
oui je me suis promené avec lui [...]
Une grande soirée. Merci Jean-Louis Trintignant. C'était bien.
* * *
Caro Papa, je te dédie ces quelques lignes, et ma soirée du 7 mars. Car tu aurais aimé, toi aussi, être là, j'en suis sûre. Tu adorais l'accordéon, Piazzolla, le tango. Tu aimais Vian, Prévert, d'ailleurs dans ma bibliothèque, ces traces très présentes de tes lectures de jeune homme...
Et puis Trintignant aussi, évidemment, tu l'aimais. Le Fanfaron, Le Conformiste, tu te souviens ? Trintignant, c'est ta génération, et si tu n'étais pas parti ce 13 mars, il y a quatorze ans, tu aurais à peu près son âge, à peine quelques années de moins. Alors, mardi soir, c'était aussi un peu toi que je regardais, que j'écoutais...
Jardin des Plantes (à quatre pas de ta maison), 12 mars 2017.
Comme il y a quatorze ans, un temps de printemps. Qu’ils étaient beaux les arbres en fleurs, Les marronniers qui neigeaient le jour de sa mort.
Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis (1909) Avec, de gauche à droite, Gertrude Stein, Fernande Olivier, une muse, Fricka (la chienne de Picasso), Apollinaire, Picasso, Marguerite Gillot, MauriceCremnitz/Chevrier, et Marie Laurencin.
"J’ai, ce matin, suivi des yeux Florence qui retournait au Moulin du Calavon. Le sentier volait autour d’elle : un parterre de souris se chamaillant ! Le dos chaste et les longues jambes n’arrivaient pas à se rapetisser dans mon regard. La gorge de jujube s’attardait au bord de mes dents. Jusqu'à ce que la verdure, à un tournant, me le dérobât, je repassai, m’émouvant à chaque note, son admirable corps musicien,
inconnu du mien."
René Char, Feuillets d'Hypnos (fragment 213)
Publié en mars 1946 dans la revue Fontaine avec d'autres "fragments", ce texte avait pour titre La murmurée (titre qui disparaîtra à la parution du recueil).
* * *
En souvenir de Jean L., qui m'avait offert ce livre. Poète lui aussi, musicien, peintre, infiniment humain. Quatre ans déjà. Il manque tant.
Le pont Julien, sur la Via Domitia, enjambe le Calavon.
"J'aimais photographier les gens en
pleine action : en train de marcher, de descendre un escalier, de courir, de
sauter et, très important, de ne pas regarder l'objectif. J'adorais cette
capacité de l'appareil à saisir à l'improviste de l'animé en suspens, l'image
de quelqu'un figé dans le temps, son pas suivant, son geste suivant, son
mouvement suivant à jamais inachevés. Interrompus, juste comme ça, par moi,
avec le simple clic dans un obturateur. Je crois avoir été consciente, même à
l'époque, que seule la photographie peut réussir ce tour de magie avec tant
d'assurance et de facilité : arrêter le temps, capturer cette milliseconde de
notre existence et nous permettre de vivre éternellement."
William Boyd, Les multiples vies d'Amory Clay (Le Seuil)
13 mars. 13 ans. Déjà. Et c'est encore une fois en Italie que je voudrais t'emmener, comme tu m'y as si souvent emmenée. Avec les magnifiques photos de Bernard Plossu, que j'ai vues l'année dernière à la Maison Européenne de la Photographie. Les regarder, c'est encore voyager. Tu aurais aimé.
"Toute mon enfance, j’ai entendu ma mère parler de nos origines
italiennes, j’entendais les noms de tante Dina et de Nana, mon arrière
grand-mère. Puis un jour, au début des années 1970, je suis parti à
Naples, à Rome et à Pompéi sous une pluie torrentielle : c’était
magnifique. (…)
Ile de Capraia, 2014
Tout m’attire, et je photographie partout, à pied,
en auto, en train, les paysages, les gens, les ambiances,
l’architecture, le présent, le passé, le futur, la poésie… (…)
Spilimbergo, 2008
Je suis hanté par Carlo Carra,
Campigli, Morandi, et aussi Véronèse, Giotto, Piero della Francesca,
par Carlo Emilio Gadda, Rosetta Loy, Giuseppe Bonaviri, Andrea
Camilleri, par les souvenirs des films que je voyais dans les années
1960, comme les dernières minutes de L'Éclipse, ou La Nuit d’Antonioni, ou tous les Dino Risi, et La Strada, la liste est sans
fin."
Bernard Plossu
Lucca, 2009
Et comme un voyage en Italie ne saurait être parfait sans un peu de musique, souviens-toi avec moi de Giovanna Marini, dont nous avions vu un spectacle à la fin des années 70 au Théâtre Maxime Gorki de Petit-Quevilly. Je ne peux plus depuis écouter Bella Ciao sans frissonner.
"Et tout, même la couleur noire, Semblait fourbi, clair, irisé ; Le liquide enchâssait sa gloire Dans le rayon cristallisé. Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges De soleil, même au bas du ciel, Pour illuminer ces prodiges, Qui brillaient d'un feu personnel !
Et sur ces mouvantes merveilles Planait (terrible nouveauté ! Tout pour l'œil, rien pour les oreilles !) Un silence d'éternité."
Charles Baudelaire, extrait de Rêve parisien (Les Fleurs du mal)
"Je me souviens du temps, où, avec une joie secrète, je prenais tous les jours une glace, tout était alors plus absolu et plus éternel. Les journées étaient longues à n'en plus finir, entités douées d'une vraie valeur et d'une vraie durée : la période des vacances était un vrai moment de la vie. Ce qui se passait était toujours un signe, tout prenait un sens pur et profond. A Riccione, j'ai eu ma première petite aventure, tellement démodée. J'ai encore la photographie, chez moi. Elle était élève d'une école de danse, une fille de mon âge, quatorze ou quinze ans. En vacances avec sa classe, c'est-à-dire une douzaine d'autres filles, aussi charmantes et libres qu'elle. Sur la photo, on la voit debout sur le banc d'un bateau à voiles tiré sur le sable : elle est en maillot de bain, le bras levé appuyé contre le mât : les jambes sont serrées l'une contre l'autre, dans une attitude élégante, sur la tête un béret blanc avec une visière de vieux loup de mer. On parlait, mais très peu, sur la plage : elle, bien sûr, plus audacieuse que moi, sous les regards lointains de ses compagnes. Elle est partie à l'improviste après deux ou trois jours. J'étais en train de manger dans le jardin de l'hôtel : je mangeais presque avec rage, pour l'intime satisfaction - dont je garde un souvenir très précis - de m'empiffrer d'un délicieux café au lait, de confiture et de beurre, quand soudain passe une voiture. Pleine de filles : ce sont les jeunes danseuses, entassées dans ce peu d'espace. Elles me voient : c'est un seul et même cri. Je me précipite dans la rue, sous le soleil matinal d'août : toutes agitent les bras dans ma direction, en criant : "Adieu ! Adieu !" Elle, je la distingue à peine, ses yeux joyeux, pleins d'appréhension et d'incertitude."
Pier Paolo Pasolini, La longue route de sable (Editions Xavier Barral, avec des photographies de Philippe Séclier)
Ce matin encore tu étais là
Mon cher Guetteur mélancolique
Ce matin de novembre
Lumineux et doux
Pour me parler de Guillaume
Du temps béni des plages
Guillaume et son Lou adoré
Guillaume et ses fantômes
Guillaume et ses automnes
Son automne éternelle
Sa saison mentale
Guillaume est malade
En cet automne malade et adoré
9 novembre 1918
C'est son dernier automne
Sais-tu mon cher Guetteur
Que le pigeon Le Vaillant
Un de tes ancêtres, qui sait ?
Fut là-bas décoré
Peut-être a-t-il du côté de Verdun
Un jour croisé Guillaume
Avant qu'il soit blessé
Croisé Guy l'artiflot
Tout près du Fort de Vaux
Mon cher Guetteur
Tu es le fils des Saisons
Tu es là au printemps
Tu es là en automne
Tu es le fils du Temps
Tu marques mes matins
Tu dis les souvenirs
Mon cher Guetteur
Dis-moi qui demeure
Soixante ans aujourd'hui que Nicolas de Staël a rejoint les étoiles. Le Concert (ou Le Grand Concert ; L'Orchestre), peint en trois jours du 14 au 16 mars et resté inachevé, est son dernier tableau.
* * *
Ce 16 mars, il écrit deux dernières lettres.
L'une à son marchand Jacques Dubourg : Jacques, J'ai commandé chez un petit menuisier ébéniste près des remparts deux chaises longues en bois dont j'ai payé une, cela pour Ménerbes. Au soin de la douane il reste toujours, les papiers sont à la compagnie générale qui transporta mes tableaux la dernière fois, tous les papiers concernant des petites chaises et tabourets que j'ai achetés en Espagne, aussi pour Ménerbes. Je n'ai pas la force de parachever mes tableaux. Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
De tout cœur. Nicolas
L'autre à son ami Jean Bauret : Cher Jean, Si vous avez le temps, voulez-vous au cas où l'on organise quelque exposition que ce soit de mes tableaux, dire ce qu'il faut faire pour qu'on les voie ? Merci pour tout. Nicolas
* * *
C'est de mai 1954, soit un peu moins d'un an auparavant, que date sa dernière lettre à René Char, où il évoque en filigrane son dernier amour, sa passion ardente, violente, désespérée, fatale pour Jeanne :
Bonjour vieux frère, Donne-moi des nouvelles de ta santé, tant que tu es à Paris je suis inquiet. Tout le monde va bien ici, sauf Urbain qui m'a envoyé un ultimatum d'apothicaire. Il pleut tous les jours. On se reverra à l'Isle avec autant d'eau que la dernière fois, séparés de notre reine par le déluge. Il y a des femmes qui ne se montrent que tels les astres, seuls avec tout le firmament intime au ciel. Je l'aime à crever. t'embrasse bien fort. Nicolas.