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lundi 4 novembre 2019

3 novembre, Ville d'Avray



                                    Pour J.

Comment ai-je pu
Comment ai-je pu ne pas connaître
Ville d'Avray
Alors que tout mène
Tout me mène à Ville d'Avray
Boris Vian
Camille Corot
Ce dimanche de novembre
Le livre
Le film
Les bois et les étangs
Et ta chère présence
Petite fille de novembre
Le mois de toi
La villa surannée
Aux chambres vieillottes
Et au salon du temps d'avant
On pourrait être dans un roman
Dans un roman de Modiano
Les rues en pente
Les ombres glissent
Le soir qui tombe
À Ville d'Avray
Et ton sourire qui me suit
À Ville d'Avray.


FM, novembre 2019




lundi 13 mars 2017

La voix d'or (2) - Dédicace spéciale



Elle est ratée, cette photo. On ne voit même pas son visage. Et pourtant...
Et pourtant, je n'ai pas essayé de faire mieux. Pas besoin. Parce que la voix, la présence, la prestance magnifique du petit grand homme suffisaient à remplir l'espace, le cœur et les futurs souvenirs.
En rappel, il vient de réciter un ultime poème, Le Déserteur de Boris Vian, avec sa fin originelle :
Prévenez vos gendarmes
Que j'emporte des armes
Et que je sais tirer.
Magistral.
C'était Jean-Louis Trintignant, mardi dernier, à la salle Pleyel. 


Il était entouré de cinq excellents musiciens, la formation de Daniel Mille (trois violoncelles, une contrebasse et un accordéon). Une heure et demie de poésie sublimée par la voix d'or de Trintignant et la musique d'Astor Piazzolla, mots et notes mêlés de façon sobre, sensuelle, émouvante, élégante, intense.
Il fut bien sûr beaucoup question d'amour, et de mort aussi, la mélancolie en trait d'union. Jacques Prévert était à l'honneur, ainsi que, entre autres, Robert Desnos, Boris Vian, Guillaume Apollinaire, Raymond Carver, et aussi Gaston Miron, que je ne connaissais pas, avec une bouleversante Marche à l'amour :

Tu as les yeux pers des champs de rosées
Tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
La douceur du fond des brises au mois de mai [...]

D'Apollinaire ce fut la Scène nocturne du 22 avril 1915 (in Poèmes à Lou) :

Mon ptit Lou adoré Je voudrais mourir un jour que tu m’aimes
Je voudrais être beau pour que tu m’aimes
Je voudrais être fort pour que tu m’aimes
Je voudrais être jeune jeune pour que tu m’aimes
[...]


De Desnos, Aujourd'hui je me suis promené (in État de veille) :

Aujourd’hui je me suis promené avec mon camarade,
Même s’il est mort,
Je me suis promené avec mon camarade.

Qu’ils étaient beaux les arbres en fleurs,
Les marronniers qui neigeaient le jour de sa mort.
Avec mon camarade je me suis promené [...]

enchaîné, en écho, avec l'hommage rendu par Prévert :

Aujourd'hui

comme en 1925 comme en 1936 comme en 1943 dans la rue
Dauphine quand il allait chercher à manger pour ses chats de la rue
Mazarine avant d'être cravaté emporté déporté

tué

par la guerre la police la vacherie le typhus

je me suis promené avec
Robert
Desnos

oui je me suis promené avec lui
[...]



Une grande soirée. Merci Jean-Louis Trintignant. C'était bien.

* * *

Caro Papa, je te dédie ces quelques lignes, et ma soirée du 7 mars. Car tu aurais aimé, toi aussi, être là, j'en suis sûre. Tu adorais l'accordéon, Piazzolla, le tango. Tu aimais Vian, Prévert, d'ailleurs dans ma bibliothèque, ces traces très présentes de tes lectures de jeune homme...



Et puis Trintignant aussi, évidemment, tu l'aimais. Le Fanfaron, Le Conformiste, tu te souviens ? Trintignant, c'est ta génération, et si tu n'étais pas parti ce 13 mars, il y a quatorze ans, tu aurais à peu près son âge, à peine quelques années de moins. Alors, mardi soir, c'était aussi un peu toi que je regardais, que j'écoutais...



Jardin des Plantes (à quatre pas de ta maison), 12 mars 2017.
Comme il y a quatorze ans, un temps de printemps.
Qu’ils étaient beaux les arbres en fleurs,
Les marronniers qui neigeaient le jour de sa mort.

mercredi 3 décembre 2014

Promenades (6) - Tout au fond du XIIIe arrondissement


"A Paris, à la même époque, je vais déjeuner chez Raymond Queneau, le samedi. Souvent, au début de l'après-midi, nous prenons ensemble un taxi, et de Neuilly nous revenons tous deux sur la rive Gauche.
Il me parle d'une promenade qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que presque personne ne connaît, tout au fond du XIIIe arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz: rue de la Croix-Jarry. Il me conseille d'y aller.
Plus tard, chaque fois que nous nous verrons, nous parlerons de cette rue de la Croix-Jarry. Il y a quelque temps, j'ai lu que les moments où Queneau avait été le plus heureux, c'était quand il devait écrire des articles sur Paris pour L’Intransigeant et qu'il se promenait l'après-midi à travers les rues.
Je me demande si ces années mortes en valaient vraiment la peine : les seuls instants où j'étais vraiment moi-même : ceux où je me retrouvais seul dans les rues, comme Queneau, à la recherche des chiens d'Asnières."
Patrick Modiano, Ephéméride
 

La rue de la Croix-Jarry tire son nom d'une affaire un peu inquiétante : en 1430, un homme nommé Jarry y fut assassiné, et l'emplacement du meurtre a longtemps été marqué par une croix.
Ce dernier dimanche de novembre, jour froid et blanc où subitement l'automne s'est souvenu que l'hiver n'était plus très loin, j'ai suivi le conseil que Raymond Queneau avait donné à Patrick Modiano. J'y suis allée. Petite rue tout au fond du XIIIe arrondissement en effet, entre la rue Watt et le boulevard Masséna.


En 2014, la rue de la Croix-Jarry, ou du moins la rue telle que Patrick Modiano a pu la voir vers 1962, n'est plus. On peut tout de même avoir une idée de ce qu'elle était en regardant Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Jef Costello, le personnage de tueur à gages mutique joué par Alain Delon, émerge en courant dans la rue de la Croix-Jarry, à la poursuite de l'homme qui a essayé de le tuer sur la passerelle métallique enjambant les voies ferrées venant de la gare d'Austerlitz (détruite en 2004) et reliant la gare d'Orléans-Ceinture (devenue la gare du boulevard Masséna, puis désaffectée depuis 2001), accessible depuis la rue du Loiret.



Plus rien à voir, donc, avec la rue de la Croix-Jarry aujourd'hui...


... même si la modernité n'exclut pas la mémoire.


Suivant la trace de Jef Costello, mais aussi de Nestor Burma dans Brouillard au Pont de Tolbiac, on a étendu la promenade aux rues alentour, qui ont elles aussi subi des changements radicaux, mais où l'on arrive à parfois à détecter des vestiges du passé, comme si ce dernier, pris entre temps révolu et modernité avait choisi de faire œuvre de résistance avec quelques clins d’œil...

 On s'engage dans la rue Watt...


... et on croise même l'ombre de Nestor Burma :


Rue du Loiret, la fameuse gare, avec Malet/Tardi, Melville, et en novembre 2014 :



 Rue du Loiret encore :


Fresque de Tristan Eaton