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mardi 19 septembre 2017

René, Jean-Claude et Miles



"Le calme parfait du cimetière me surprit après l'agitation du petit restaurant. On franchissait un mur et la fièvre de la ville laissait place à un immense jardin. Mille touches de couleurs respiraient sous un limpide ciel de septembre. Personne dans ces larges allées qu'un employé arrosait en sifflotant.
En grimpant vers le crématorium, je me souvins d'une matinée semblable à celle-ci, paisible et bleue. Nous avions accompagné Jean-Claude, notre ami, jusqu'aux portes de l'éternité. Pendant que son corps brûlait nous avions écouté la trompette de Miles Davis, lointaine, mélancolique, et cette mélodie ressemblait à tous les personnages de Total Khéops et à cette ville qui étaient sortis de son cœur. Instant inoubliable. Inoubliable ami."

* * *

 "Il introduisit un CD dans le lecteur.
– Tu aimes le jazz ? me demanda-t-il.
– J'en écoute peu.
– Si tu n'aimes pas ce morceau, c'est que tu as une pierre à la place du cœur. Il m'arrive de pleurer en l'écoutant.
– Qu'est-ce que c'est ?
So What. Trompette, Miles Davis. Sax ténor, Coltrane. Drums, DeJohnette. Contrebasse, Gary Peacock. Et au clavier, Herbie Hancock. Enregistré dans un caboulot de Pittsburgh dans les années soixante.
Cette voiture luxueuse conduite par un truand, l'évasion rocambolesque que nous préparions, ce morceau de jazz sous les lumières d'Avignon, j'avais l'impression d'être un acteur dans un film de Melville. Si le cinéma n’existait pas il y aurait beaucoup moins de voyous, pensais-je. Qui s'intéresse aux plombiers ?"




mercredi 3 décembre 2014

Promenades (6) - Tout au fond du XIIIe arrondissement


"A Paris, à la même époque, je vais déjeuner chez Raymond Queneau, le samedi. Souvent, au début de l'après-midi, nous prenons ensemble un taxi, et de Neuilly nous revenons tous deux sur la rive Gauche.
Il me parle d'une promenade qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que presque personne ne connaît, tout au fond du XIIIe arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz: rue de la Croix-Jarry. Il me conseille d'y aller.
Plus tard, chaque fois que nous nous verrons, nous parlerons de cette rue de la Croix-Jarry. Il y a quelque temps, j'ai lu que les moments où Queneau avait été le plus heureux, c'était quand il devait écrire des articles sur Paris pour L’Intransigeant et qu'il se promenait l'après-midi à travers les rues.
Je me demande si ces années mortes en valaient vraiment la peine : les seuls instants où j'étais vraiment moi-même : ceux où je me retrouvais seul dans les rues, comme Queneau, à la recherche des chiens d'Asnières."
Patrick Modiano, Ephéméride
 

La rue de la Croix-Jarry tire son nom d'une affaire un peu inquiétante : en 1430, un homme nommé Jarry y fut assassiné, et l'emplacement du meurtre a longtemps été marqué par une croix.
Ce dernier dimanche de novembre, jour froid et blanc où subitement l'automne s'est souvenu que l'hiver n'était plus très loin, j'ai suivi le conseil que Raymond Queneau avait donné à Patrick Modiano. J'y suis allée. Petite rue tout au fond du XIIIe arrondissement en effet, entre la rue Watt et le boulevard Masséna.


En 2014, la rue de la Croix-Jarry, ou du moins la rue telle que Patrick Modiano a pu la voir vers 1962, n'est plus. On peut tout de même avoir une idée de ce qu'elle était en regardant Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Jef Costello, le personnage de tueur à gages mutique joué par Alain Delon, émerge en courant dans la rue de la Croix-Jarry, à la poursuite de l'homme qui a essayé de le tuer sur la passerelle métallique enjambant les voies ferrées venant de la gare d'Austerlitz (détruite en 2004) et reliant la gare d'Orléans-Ceinture (devenue la gare du boulevard Masséna, puis désaffectée depuis 2001), accessible depuis la rue du Loiret.



Plus rien à voir, donc, avec la rue de la Croix-Jarry aujourd'hui...


... même si la modernité n'exclut pas la mémoire.


Suivant la trace de Jef Costello, mais aussi de Nestor Burma dans Brouillard au Pont de Tolbiac, on a étendu la promenade aux rues alentour, qui ont elles aussi subi des changements radicaux, mais où l'on arrive à parfois à détecter des vestiges du passé, comme si ce dernier, pris entre temps révolu et modernité avait choisi de faire œuvre de résistance avec quelques clins d’œil...

 On s'engage dans la rue Watt...


... et on croise même l'ombre de Nestor Burma :


Rue du Loiret, la fameuse gare, avec Malet/Tardi, Melville, et en novembre 2014 :



 Rue du Loiret encore :


Fresque de Tristan Eaton

mercredi 5 février 2014

Pour saluer Melvil



Melvil Poupaud, ou d'un conte l'autre.
En 1996, il est de Dinard à Saint-Lunaire le charmant et indécis Gaspard du Conte d'été, d'Eric Rohmer - Léna, Solène, Margot, comment choisir, quand justement, on n'a pas tellement envie de choisir, quitte à n'en avoir finalement aucune ?   


Quelque dix ans plus tard, changement de saison et de région, il joue Ivan, le plus jeune fils d'une famille roubaisienne qui tout à la fois se retrouve et se déchire dans l'élégant, cruel et émouvant Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin.


Mais c'est dès l'enfance que le conte, l'aventure, la carrière du petit Melvil commencent, grâce à Raoul Ruiz, dont il fut un des acteurs fétiches, et qui a été pour lui un peu ce que François Truffaut a été pour Jean-Pierre Léaud ou Maurice Pialat pour Sandrine Bonnaire. Enfant de la balle comme Léaud, il a côtoyé celui-ci plusieurs fois à l'écran, notamment dans L'Ile au Trésor de Ruiz - tourné en 1985, même s'il ne sort qu'en 1991. Jouer avec Jean-Pierre Léaud et Anna Karina quand on n'a que douze ans, on fait pire comme débuts au cinéma... (en fait, L'Ile au trésor était le deuxième film de Melvil Poupaud, précédé deux ans plus tôt par La Ville des pirates, de Raoul Ruiz déjà).


"Ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait prénommé Melvil à cause d'Herman Melville, auteur de Moby Dick, mais que, pour en faire un prénom plus masculin, elle avait choisi d'en changer l'orthographe, opérant l'ablation du "le" final, jugé trop féminin.
Ce n'est que récemment que mon père m'a livré sa version des faits : d'après lui, Melvil est la fusion de deux prénoms entre lesquels ils hésitaient avant ma naissance : Melchior et Virgile."