Octobre 2018, vraie lavande du côté de Banon, sur la montagne de Lure. Elle
est un peu passée, mais elle sent encore tellement bon.
Tout de suite il s'est mis à me raconter sa vie, sans préambule. J’ai senti
qu’il en avait besoin, il était venu pour ça. Il cultivait la lavande,
cinq hectares entre le lac et Moustiers-Sainte-Marie. Je lui ai dit que
ma mère avait grandi dans son village mais qu’il était trop jeune pour
l’avoir connue. Il a fait signe au patron de remplir les verres. Il
n’était pas qu’un homme honnête, il pouvait être émouvant. Il m’a cligné de l’œil. « On dit lavande mais c’est du lavandin, la vraie
lavande on ne la trouve plus que du côté de Banon, sur la montagne de
Lure.»
Que les vacances aient commencé il y a quelques jours par une rencontre imprévue avec René Frégni
– dont on a tant aimé, notamment, Je me souviens de tous vos rêves et Les vivants au prix des morts – au Bleuet, à Banon, discussion
sympathique et belles dédicaces, ne peut que bien augurer de la suite.
Se rendre compte un peu plus tard que les titres choisis forment un bien
joli cadavre exquis fut un clin d'œil poétique de plus.
"Le calme parfait du
cimetière me surprit après l'agitation du petit restaurant. On franchissait un
mur et la fièvre de la ville laissait place à un immense jardin. Mille touches
de couleurs respiraient sous un limpide ciel de septembre. Personne dans ces
larges allées qu'un employé arrosait en sifflotant.
En grimpant vers le
crématorium, je me souvins d'une matinée semblable à celle-ci, paisible et bleue.
Nous avions accompagné Jean-Claude, notre ami, jusqu'aux portes de l'éternité.
Pendant que son corps brûlait nous avions écouté la trompette de Miles Davis,
lointaine, mélancolique, et cette mélodie ressemblait à tous les personnages de
Total Khéops et à cette ville qui étaient sortis de son cœur.
Instant inoubliable. Inoubliable ami."
* * *
"Il introduisit un CD dans le lecteur.
– Tu aimes le jazz ? me demanda-t-il.
– J'en écoute peu.
– Si tu n'aimes pas ce morceau, c'est que tu as une pierre à la place du cœur. Il m'arrive de pleurer en l'écoutant.
– Qu'est-ce que c'est ?
– So What. Trompette, Miles Davis. Sax ténor, Coltrane. Drums,
DeJohnette. Contrebasse, Gary Peacock. Et au clavier, Herbie Hancock.
Enregistré dans un caboulot de Pittsburgh dans les années soixante.
Cette voiture luxueuse conduite par un truand, l'évasion rocambolesque
que nous préparions, ce morceau de jazz sous les lumières d'Avignon,
j'avais l'impression d'être un acteur dans un film de Melville. Si le
cinéma n’existait pas il y aurait beaucoup moins de voyous, pensais-je.
Qui s'intéresse aux plombiers ?"
"Même si l'on me disait que je vais vivre mille ans, j'aurais encore
peur de mourir. De ne plus voir jamais cette beauté. Ici, la beauté est
partout.
Chaque jour je mets mes chaussures de marche dans le garage
et je pars. Je marche dans la lumière, je regarde la lumière, j'avale
la lumière, je traverse la lumière. Ma vue a commencé à baisser. Il
reste autour de moi toute cette clarté, si blonde en ces après-midi
d’hiver. J'avance vers la lumière dans la poussière, la boue, l'herbe
de tous les chemins. L'un d’eux me conduira au royaume des ombres. Tant
que je marche… Je connais chaque pierre des collines, les troncs
pourris qui barrent les sentiers, les sonores éboulis, les combes
luisantes de mousse. Je fais un pas, je suis ébloui. Je marche, j'ouvre
les yeux, les bras, la bouche. Je vis. Chacun de mes muscles vit, chaque
centimètre carré de ma peau. Je sens battre le sang dans mes épaules,
mes cuisses, mes reins, il laboure mon ventre. J'avale toute cette
beauté, elle illumine mon corps jusqu'à la pointe éblouie de chacun de
mes nerfs."
René Frégni, Les vivants au prix des morts (Gallimard)