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lundi 11 novembre 2019

In rot



Autoportrait en rouge
Self-portrait in red
Selbstporträt in rot(hko)


samedi 26 janvier 2019

Le dernier train s'est attardé dans les minuits



Dis-moi, ma vie, 
le long des corniches, sur les terrasses
Quel somnambule allait vers toi ? Qui t'appelait 
dans le grand noir des nuits solaires
dans les étoiles chevauchées
Dans les prisons du temps perdu ? Était-ce toi, était-ce moi
Ce « nous » éparpillé, ces poussières éparses
dans un rais de soleil, sur le cadran des jours
renouvelés sans fin et pareils ? T'ai-je vécue, ma vie
Ou bien me suis-je plu à te voir fugitive
rire et passer dans les miroirs, prise à tes robes et tes voix ?
Nous habitions dans des villages, sous des arbres
de grand soleil, de fêtes votives et de sorgues
où la folie se boit. Nous connaissions les aubes
qui changeaient chaque jour pour nous plaire. L'écume
nous roulait dans un flot sans visages. Dis-moi, 
ma vie, retrouveras-tu les vieux ormeaux et les platanes
T'en iras-tu dans le delta, vers nos îles de hauts flamants
Tourneras-tu, les yeux bandés, la noria de ton temps sans traces 
Et sous nos treilles de muscats
Serons-nous Un, rien qu'un instant ou bien perdus ? 

Pierre Seghers, Dis-moi, ma vie (Editions Bruno Doucey)

Et aussi, dédié à cet autre poète qui l'on aime beaucoup ici, qui écrivit le vers célèbre, trop célèbre sans doute, Toi qui pâlis au nom de Vancouver (trop célèbre dans la mesure où il a pu masquer le reste de son œuvre remarquable):

Pierre Seghers, Dis-moi, ma vie (Editions Bruno Doucey)

 * * *


vendredi 14 décembre 2018

Sous le Pont Marie



Sous le Pont Marie
Coulait la Seine
Mais l’île fut fendue
Mais l’île fut perdue
Trépanation trou noir
Navire dérisoire
Déchiré et voguant
Sans sa mémoire


FM, décembre 2018
 

jeudi 29 novembre 2018

Dans son regard



Décidée à passer de l'autre côté,
et faisant fi du possible caractère effronté de son acte,
elle se glissa dans le regard du poète.

vendredi 9 novembre 2018

Cent ans (2)

Giorgio De Chirico, Portait de Guillaume Apollinaire (1914)

Alors que dans trois jours sera commémorée la fin de cette grande boucherie que fut la guerre de 14-18, cela fait cent ans aujourd'hui que Guillaume est parti.

On avait déjà publié ICI (pour évoquer les derniers jours d'Apollinaire dans son appartement du boulevard Saint-Germain) et (pour se souvenir du centenaire du jour où Guy l'artiflot fut blessé à la tête au Bois des Buttes) des extraits du texte magnifique qu'un autre poète qu'on aime beaucoup ici, Marcel Thiry, a écrit et lu en 1935 lors de la cérémonie d'inauguration du Mémorial consacré à Apollinaire à Malmedy-Bernister, en Wallonie. Une stèle y a été érigée pour commémorer le séjour en 1899 de Guillaume, alors âgé de 19 ans, dans la région, notamment dans un hôtel à Stavelot (dont il partit avec son frère sans payer !).

Il m'a semblé indispensable de recopier, ici et maintenant, pour penser à celui qui a quitté le temps le 9 novembre 1918, l'intégralité de ces vers admirables de Marcel Thiry, hommage sensible et émouvant au Prince des poètes.

Quelquefois, quand je vois grandir les jeunes filles,
Quand mon âge mesure avec mélancolie
Le temps qui passe à cette beauté qui leur vient,
Je recense en mes mains le sable des années.
Les belles de mil neuf cent quinze sont fanées
Et mes amis tués sont des morts très anciens ;
Et je pense à celui qui a quitté le temps,
Qui, un jour de novembre, il y a dix-sept ans,
A comme un dieu tricheur éludé la vieillesse
Et quelque part, dans l'ironie et la sagesse,
Est resté l'enchanteur qui jamais ne pourrit ;
Je pense au lieu malicieux d'où il sourit
Aux vanités et aux travaux indulgemment,
À ce séjour de la liberté poétique
Où, doux flâneur qui a mystifié le temps,
Entre Tirésias, Énoch et Angélique,
Guillaume Apollinaire a cinquante-cinq ans.

Un jour, 
           un jour la fête en bleu allait finir.
La plus vaste dépense au monde allait finir.
Le plus grand jeu de sang, de chevaux, de fusées,
De cerveau répandu, de villes embrasées,
La plus grande aventure au monde allait tarir.
Déjà redescendait ce haut concert d'étoiles,
Ces astres balançant du jugement dernier
Dont toi seul, conducteur, en ces quatre ans d'histoire
Avais su voir les fleurs neuves au ciel guerrier.
Car toi seul ne fus belliqueux ni pacifiste ;
Toi, ni Claudel et ni Barbusse, mais vivant,
Mais gai, mais conducteur tôt levé dans le vent,
Toi seul, ces blancs et verts soleils parachutistes,
Tu les as salués dans la nuit des tranchées
Quand leurs feux s'abaissaient pour rebondir encor,
Et qu'aux brises du front mollement accrochées
Leurs lampes ne cessaient de naître en lacs d'or triste
Et de renaître et de descendre sur les morts.
Or, ce jeu des quatre ans prodigues s'achevait.
Alors, connaissant bien l'avenir par les cartes,
Tu as souri comme on dit que tu le savais
Et tu as dit : « Guillaume, il est temps que tu partes. »

Apollinaire, il était temps que tu partisses.
Ton ère allait mourir avec ces armistices.
Tu avais eu l'amour à vingt et à trente ans
Et le temps béni, quand vous alliez par les plages ;
Le monde avait fleuri pour toi dans un printemps
D'art rénové, de villes gouges, de voyages,
Tu avais eu la guerre et ton beau sang versé ;
De tout cela, comme à l'hôtel de Stavelot,
Il aurait quelque jour fallu payer l'écot
Et vieillir, toi qui fus la jeunesse d'un âge !
Tu as choisi d'aller dans ton ciel coulissé
Parmi tes trismégistes et tes Simon-Mage,
Et tu t'es, à la cloche de bois, éclipsé...

Mais nous, qui restons veufs du grand vent de ton verbe,
Nous allons depuis lors fiés à ces croyances
Qu'on vouait à des rois plus forts que leur départ
Et plus rois que la mort, Barberousse ou Richard ;
Nous t'attendons, Merlin qui peux les revenances !
Et n'est-ce pas ce soir, soudain, marchant sur l'herbe
Miraculeuse comme un dieu blanc sur les flots,
Que tu vas apparaître au détour de la fagne
Avec ton diadème à ton front de héros,
Ton œil moqueur, ton uniforme de campagne,
Et soudain tout l'envol en geyser de tes mots ?

Marcel Thiry, Commémoration d'Apollinaire (À-propos lu au monument de Bernister), 1935
On a trouvé ce texte dans la remarquable anthologie des poèmes de Marcel Thiry publiée par les éditions La Table Ronde, Collection La petite vermillon, Tous les grands ports ont des jardins zoologiques.


Et j'invite ceux qui souhaiteraient vagabonder un peu en ces lieux sur les traces en mots et en photos du poète, à cliquer ICI.

 

vendredi 9 mars 2018

Carnets romains (3)


Janvier 2018

Caro Diario

Sur les traces de Nanni Moretti, à la Garbatella, cet ancien quartier ouvrier de Rome, excentré, vert et calme, qu’il parcourt à vespa un dimanche d’août dans Caro Diario. Certes, la saison n’est pas la même, et 25 ans plus tard, la Piazza Sauli a un peu changé, un terre-plein central empêchant de prendre la pose en vespa exactement au même endroit pour une photo clin d’œil en hommage au « splendide quadragénaire », tel que Nanni Moretti se définissait dans ce film... Mais l’esprit y est !

 


 


* * *


Un peu plus tard, Via Appia, on rencontrera une créature bizarre issue du croisement entre un Nanni M. et une Audrey H.

samedi 21 octobre 2017

Comme s'il était possible



Étude de ciel
étude dans
le ciel

pourrait-on dire
de ces nuages
bercés de ciel


comme s'il était possible
de passer sa main
entre les gouttes

de lumière

comme dans les cheveux
d'une femme
que l'on aime

comme s'il était possible
de poser
ce qui passe

sur un instant
de couleur

l'œil en face
de la toile

pour peindre
et regarder dans le blanc des yeux

le bleu
qui entoure
le blanc des nuages que l'on peint

Yvon Le Men, Eugène Boudin, Étude de ciel, in Le poids d’un nuage (Éditions Bruno Doucey)


 

mardi 19 septembre 2017

René, Jean-Claude et Miles



"Le calme parfait du cimetière me surprit après l'agitation du petit restaurant. On franchissait un mur et la fièvre de la ville laissait place à un immense jardin. Mille touches de couleurs respiraient sous un limpide ciel de septembre. Personne dans ces larges allées qu'un employé arrosait en sifflotant.
En grimpant vers le crématorium, je me souvins d'une matinée semblable à celle-ci, paisible et bleue. Nous avions accompagné Jean-Claude, notre ami, jusqu'aux portes de l'éternité. Pendant que son corps brûlait nous avions écouté la trompette de Miles Davis, lointaine, mélancolique, et cette mélodie ressemblait à tous les personnages de Total Khéops et à cette ville qui étaient sortis de son cœur. Instant inoubliable. Inoubliable ami."

* * *

 "Il introduisit un CD dans le lecteur.
– Tu aimes le jazz ? me demanda-t-il.
– J'en écoute peu.
– Si tu n'aimes pas ce morceau, c'est que tu as une pierre à la place du cœur. Il m'arrive de pleurer en l'écoutant.
– Qu'est-ce que c'est ?
So What. Trompette, Miles Davis. Sax ténor, Coltrane. Drums, DeJohnette. Contrebasse, Gary Peacock. Et au clavier, Herbie Hancock. Enregistré dans un caboulot de Pittsburgh dans les années soixante.
Cette voiture luxueuse conduite par un truand, l'évasion rocambolesque que nous préparions, ce morceau de jazz sous les lumières d'Avignon, j'avais l'impression d'être un acteur dans un film de Melville. Si le cinéma n’existait pas il y aurait beaucoup moins de voyous, pensais-je. Qui s'intéresse aux plombiers ?"




lundi 22 mai 2017

Il était un soir...

 
Il était un soir ferroviaire
 
Il était un soir d'après le chant

Il était un matin de mystère

Et souviens-toi que je t'attends

mardi 13 décembre 2016

Le soleil, la lune, et les deux poètes



"les dîners de lune font
suite aux déjeuners de so-
leil
dans ma bibliothèque
Fargue occupe un beau rayon

où je puise des ludions
des après-midi de sieste
et des parfums de pastèque
sur les marchés de l’aurore"

Jean-Claude Pirotte, in Gens sérieux s’abstenir (Éditions Le Castor Astral)

(à suivre, probablement)

mercredi 5 octobre 2016

mardi 4 octobre 2016

Tribute - Nord - [Ostende (0)]



Ce pourrait être la Manche. Ou la Mer du Nord. Le Havre ou Ostende.

vendredi 27 mai 2016

Le vide qu'il laisse


Au musée Picasso

Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis (1909)

Avec, de gauche à droite, Gertrude Stein, Fernande Olivier, une muse,

 Fricka (la chienne de Picasso), Apollinaire, Picasso, Marguerite Gillot,
Maurice Cremnitz/Chevrier, et Marie Laurencin.

mercredi 11 mai 2016

Le 401ème coup


- Vous allez voir ce que vous allez voir !
Dans 57 ans, j'aurai la Palme d'or d'honneur, non mais !

jeudi 10 décembre 2015

Dans l'un des pétales les plus secrets



Dans l'un
des pétales les plus
secrets, on contemple ensuite
MORAVIA, qui s’en va chercher sur certains
 rivages de Sicile - avec des géraniums superbes
dévorés par l'histoire, non plus rouges, mais orangés,
qui emplissent de cette unique violence décolorée une région entière -
l'incertitude funéraire et hellénistique qu'il chasse de sa vie
mais dont il ne peut se passer, et il rêve comme un enfant étrange
devant les paysages des archéologues allemands, morts eux aussi :
et il ne veut pas, il ne veut pas faire la jonction
entre son esprit et son désarroi, il
nous laisse nous débattre seuls en ces
désagréables problèmes littéraires
vieux comme le déluge, tandis
qu'il construit sa vie
parfaite, en homme qui sait,
toujours, être en dehors
du noir.

Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose


Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini et Laura Betti

Roses de novembre - Conciliabule au crépuscule


mercredi 9 juillet 2014

Tears in rain

Rutger Hauer (Roy Batty) - Blade Runner, Ridley Scott (1982)

"I've seen things you people wouldn't believe. Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched c-beams glitter in the dark near the Tannhäuser Gate. All those moments will be lost in time, like tears in rain. Time to die."


"The light that burns twice as bright burns half as long. And you have burned so very, very brightly, Roy."


"Et quand le Blade Runner que j'entends déjà monter l'escalier quatre à quatre ouvrira la porte le flingue braqué, je lui dirai, mon amour, ma réplicante, qu'il est trop tard puisque ton âme volera déjà du côté d'Alpha du Centaure et que mes larmes couleront désormais comme tombe la pluie sur Los Angeles : pour les siècles des siècles."

Jérôme Leroy, Mon amour, ma réplicante, dans Dernières nouvelles de l'enfer (l'Archipel)

samedi 21 juin 2014

Cher Monsieur


Jean-Paul Sartre est né le 21 juin 1905, Françoise Sagan le 21 juin 1935.

Chers amis lecteurs, fidèles ou simples passants, si vous ne connaissez pas cette Lettre d’amour à Jean-Paul Sartre, lisez-là, et si vous la connaissez déjà, relisez-là. Ce texte, magnifique et émouvant hommage adressé aussi bien à l’homme qu’à l’écrivain (mais après tout, comme souvent il est difficile de distinguer l’un de l’autre), témoigne de la générosité, de l’humanité, de la modestie, de l’intelligence, du talent, de la grâce et de l’élégance de son destinataire aussi bien que de celle qui l’a écrit. C’est une des plus belles lettres qui soient. Merci, Françoise Sagan.

* * *

« Cher Monsieur,

Je vous dis “cher Monsieur” en pensant à l’interprétation enfantine de ce mot dans le dictionnaire : “un homme quel qu’il soit”. Je ne vais pas vous dire “cher Jean-Paul Sartre”, c’est trop journalistique, ni “cher Maître”, c’est tout ce que vous détestez, ni “cher confrère”, c’est trop écrasant. Il y a des années que je voulais vous écrire cette lettre, presque trente ans, en fait, depuis que j’ai commencé à vous lire, et dix ans ou douze ans surtout, depuis que l’admiration à force de ridicule est devenue assez rare pour l’on se félicite presque du ridicule. Peut-être moi-même ai-je assez vieilli ou assez rajeuni pour me moquer aujourd’hui de ce ridicule dont vous ne vous êtes, toujours superbement, jamais soucié vous-même.

Seulement, je voulais que vous receviez cette lettre le 21 juin, jour faste pour la France qui vit naître, à quelques lustres d’intervalle, vous, moi, et plus récemment Platini, trois excellentes personnes portées en triomphe ou piétinées sauvagement – vous et moi uniquement au figuré, Dieu merci – pour des excès d’honneur ou des indignités qu’elles ne s’expliquent pas. Mais les étés sont courts, agités et se fanent. J’ai fini par renoncer à cette ode d’anniversaire, et cependant il fallait bien que je vous dise ce que je vais vous dire et qui justifie ce titre sentimental.

En 1950, donc, j’ai commencé à tout lire, et depuis, Dieu ou la littérature savent combien j’ai aimé ou admiré d’écrivains, notamment parmi les écrivains vivants, de France ou d’ailleurs. Depuis, j’en ai connu certains, j'ai suivi la carrière des autres aussi, et s’il en reste encore beaucoup que j’admire en tant qu’écrivains, vous êtes bien le seul que je continue à admirer en tant qu’homme. Tout ce que vous m’aviez promis à l’âge de mes quinze ans, âge intelligent et sévère, âge sans ambitions précises donc sans concessions, toutes ces promesses, vous les avez tenues. Vous avez écrit les livres les plus intelligents et les plus honnêtes de votre génération, vous avez même écrit le livre le plus éclatant de talent de la littérature française : Les Mots. Dans le même temps, vous vous êtes toujours jeté, tête baissée, au secours des faibles et des humiliés, vous avez cru en des gens, des causes, des généralités, vous vous êtes trompé parfois, ça, comme tout le monde, mais (et là contrairement à tout le monde) vous l’avez reconnu à chaque fois.Vous avez refusé obstinément tous les lauriers moraux et tous les revenus matériels de votre gloire, vous avez refusé le pourtant prétendu honorable Nobel alors que vous manquiez de tout, vous avez été plastiqué trois fois lors de la guerre d’Algérie, jeté à la rue sans même sourciller, vous avez imposé aux directeurs de théâtre des femmes qui vous plaisaient pour des rôles qui n’étaient pas forcément les leurs, prouvant ainsi avec faste que, pour vous, l’amour pouvait être au contraire “le deuil éclatant de la gloire”. Bref, vous avez aimé, écrit, partagé, donné tout ce que vous aviez à donner et qui était l’important, en même temps que vous refusiez tout ce que l’on vous offrait et qui était l’importance. Vous avez été un homme autant qu’un écrivain, vous n’avez jamais prétendu que le talent du second justifiait les faiblesses du premier ni que le bonheur de créer seul autorisait à mépriser ou à négliger ses proches, ni les autres, tous les autres. Vous n’avez même pas soutenu que se tromper avec talent et bonne foi légitimait l’erreur. En fait, vous ne vous êtes pas réfugié derrière cette fameuse fragilité de l’écrivain, cette arme à double tranchant qu’est son talent, vous ne vous êtes jamais conduit en Narcisse, pourtant un des trois seuls rôles réservés aux écrivains de notre époque avec ceux de petit maître et de grand valet. Au contraire, cette arme supposée à double tranchant, loin de vous y empaler avec délices et clameur comme beaucoup, vous avez prétendu qu’elle vous était légère à la main, qu’elle était efficace, qu’elle était agile, que vous l’aimiez, et vous vous en êtes servi, vous l’avez mise à la disposition des victimes, des vraies à vos yeux, celles qui ne savent ni écrire, ni s’expliquer, ni se battre, ni parfois même se plaindre.

En ne criant pas après la justice parce que vous ne vouliez pas juger, ne parlant pas d’honneur, parce que vous ne vouliez pas être honoré, n’évoquant même pas la générosité parce que vous ignoriez que vous étiez, vous, la générosité même, vous avez été le seul homme de justice, d’honneur et de générosité de notre époque, travaillant sans cesse, donnant tout aux autres, vivant sans luxe comme sans austérité, sans tabou et sans fiesta sauf celle fracassante de l’écriture, faisant l’amour et le donnant, séduisant mais tout prêt à être séduit, dépassant vos amis de tous bords, les brûlant de vitesse et d’intelligence et d’éclat, mais vous retournant sans cesse vers eux pour le leur cacher. Vous avez préféré souvent être utilisé, être joué, à être indifférent, et aussi, souvent être déçu à ne pas espérer. Quelle vie exemplaire pour un homme qui n’a jamais voulu être un exemple !

Vous voici privé de vos yeux, incapable d’écrire, dit-on, et sûrement aussi malheureux parfois qu’on puisse l’être. Peut-être alors cela vous fera-t-il plaisir ou plus de savoir que partout où j’ai été depuis vingt ans, au Japon, en Amérique, en Norvège, en province ou à Paris, j’ai vu des hommes et des femmes de tout âge parler de vous avec cette admiration, cette confiance et cette même gratitude que celle que je vous confie ici.

Ce siècle s’est avéré fou, inhumain, et pourri. Vous étiez, êtes resté, intelligent, tendre et incorruptible.
Que grâces vous en soient rendues. »

Françoise Sagan, Lettre d’amour à Jean-Paul Sartre, texte écrit en 1979 et repris dans Avec mon meilleur souvenir