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dimanche 9 avril 2017

Variations Choiseul



On a déjà évoqué, notamment ici, le passage Choiseul, sous le nom que lui donne Céline, Passage des Bérésinas. On y avait croisé Nestor Burma et Jean-Claude Brialy.

Entrée rue Saint-Augustin

Le bar ci-dessus, situé à l'extrémité nord du passage Choiseul, qui donne sur la rue Saint-Augustin, existait-il déjà du temps de Verlaine ? Y a-t-il bu des verres d'absinthe ? Le poète a en tout cas fréquenté le passage.  

En effet, dans les années 1860, le libraire Alphonse Lemerre, qui devient ensuite éditeur, installe sa boutique dans un petit local situé au numéro 23.

En cliquant sur cette photographie d'époque pour l’agrandir,
on distingue bien l’enseigne de la Librairie Lemerre.
Le 23 passage Choiseul aujourd'hui

C'est lors d'une réunion en ce lieu en 1866 qu'est trouvé le nom de la revue dans laquelle seraient publiés dans les dix années à venir les textes d'une centaine de poètes : Le Parnasse contemporain. Le mouvement des Parnassiens était né. Verlaine, qui publiera chez Lemerre trois recueils dont les Poèmes saturniens, est comme Baudelaire et Mallarmé, considéré comme associé au mouvement, plutôt qu'un véritable Parnassien. Parmi ces derniers, le poète François Coppée. Auquel Verlaine consacre une de ses Dédicaces, poème où sont évoqués le passage Choiseul de ces années-là (ce Soixante-sept à ce Soixante-dix) et Alphonse Lemerre.

Paul Verlaine, A François Coppée

On remarquera que Verlaine écrit "les" passages. Est-ce pour lui conférer une certaine universalité, une dimension de lieu générique, dans ce quartier où les passages abondent ? Le passage Choiseul symbole de tous les passages ? Ou bien est-ce parce que Verlaine inclut ainsi le petit passage Sainte-Anne, qui relie le passage Choiseul à la rue Sainte-Anne ?

Le passage dans le passage. L'austère et discret Sainte-Anne, vu...
... du brillant et fier Choiseul

On avait déjà croisé Baudelaire tout près, rue Sainte-Anne, et il n'est pas étonnant que nous le croisions aussi en nous promenant dans le passage Choiseul, d'autant plus que lui aussi a été édité par Alphonse Lemerre.


La curiosité pousse bien sûr à se demander quelle est l'origine du nom du passage. Remontons un peu le temps. Ouvert en 1827, le passage Choiseul doit son appellation à Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul Gouffier (1752-1817). Celui-ci, appartenant à la célèbre Maison de Choiseul (du nom de Choiseul-en-Bassigny, village de Haute-Marne berceau de cette illustre famille), fut ambassadeur et ministre. Mais c'était aussi un explorateur et un écrivain, membre de l'Académie française, dont l'un des principaux ouvrages s'intitule "Voyage pittoresque en Grèce".

Il obtint l'autorisation d'ouvrir sur son terrain une impasse, qui devint en 1779 la rue de Choiseul, laquelle fut prolongée en 1827 par notre passage. 


La célèbre famille, dont les origines remontent au 11ème siècle, a compté nombre d'autres personnages notables, notamment des ministres, des parlementaires, des ecclésiastiques. Parmi ces derniers, Christophle de Choiseul, abbé des Mureaux et aumônier du roi, auquel Ronsard dédie une Ode en 1554 :

Mon Choiseul, lève tes yeux,
Ces mesmes flambeaux des Cieux,
Ce Soleil et ceste Lune,
C'estoit la mesme commune
Qui luisoit à nos ayeux.



Ce Christophle de Choiseul, dont la vie fut semble-t-il fort éloignée de l'austérité monacale qu'on aurait pu attendre de ses fonctions, était le protecteur et mécène de Rémi Belleau, autre poète de la Pléiade, et c'est vraisemblablement ce dernier qui l'a présenté à Ronsard. En 1556, Ronsard écrit en préface aux Odes d'Anacreon, traduites de Grec en François de Belleau, ouvrage dédicacé à Choiseul, un texte incisif à charge de ceux qui se prétendent écrivains intitulé A Christophle de Choiseul, son ancien amy, qu'il inclura ensuite dans Le Second Livre des Poemes.

Non, je ne me deuls pas qu'une telle abondance 
D'escrivains aujourd'huy fourmille en nostre France : 
Mais, Choiseul, je me deuls que tous n'escrivent bien,
Sans gaster ainsi l'encre et le papier pour rien,
Poussés plus d'une ardeur que polis de doctrine,
Le plus certain rempart de l'humaine poitrine.



Nous avons dérivé un peu loin, n'est-ce pas... Mais le passage est long. 190 mètres. Le plus long des passages couverts parisiens. En prenant le rythme d'un flâneur, on avait donc bien le temps de s'attarder un peu.


Certes les commerces de restauration rapide ont remplacé les libraires, les marchands d'oranges ou de parchemins rares et les gantières. Pourtant, notre cher passage sait nous ménager quelques surprises éphémères...


Le passage Choiseul nous a donc promenés au hasard des bars, de Ronsard à Godard, en passant par Verlaine, Baudelaire et d'autres... Je l'emprunte deux fois par jour, et il n'est pas rare que j'entende un de ces fantômes bienveillants et bien vaillants me murmurer quelques mots à l'oreille, comme par exemple lorsque je lève les yeux...

Mon Choiseul, lève tes yeux...

jeudi 25 février 2016

L'écrivain et la majestueuse enfant


Photo Chiara Samugheo

"Alberto Moravia : Comment est votre façon de marcher ?

Claudia Cardinale : On dit que je marche un peu comme un mannequin.

A.M. : Qu'est-ce que ça signifie ?

C.C. : Sans bouger les hanches, sans chalouper, toute droite et immobile.

A.M. : C'est peut-être vrai, mais à vous regarder, on ne peut s'empêcher de se rappeler certains vers de Baudelaire de son poème "Le beau navire". Vous vous les rappelez ?

C.C. : Non, pas à l'instant.

A.M. :
"Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces ;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant."
Vous aimez ?

C.C. : Oui.

A.M. : Ou l'on pourrait citer aussi cette autre strophe d'un poème intitulé "Les serpent qui danse"
"Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d'enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant"
Ces deux citations nous ramènent à une vision plus générale de votre personne. Après l'examen des détails, il faudrait maintenant aborder une définition plus globale. Quelle est, selon vous, la caractéristique principale de votre beauté ? Et avant tout, pensez-vous être belle ?

C.C. : Je ne sais pas si je suis vraiment belle. Je crois que je suis étrange.

A.M. : En quoi consiste cette étrangeté ?

C.C. : Je ne saurais pas dire. Je sais seulement que j'ai l'impression d'être étrange."


lundi 28 décembre 2015

Continuer ainsi, toute la vie


Retrouvé dans la malle aux trésors de Manosque

"Le train siffla et se mit à rouler de plus en plus vite, les maisons devinrent plus rares, et, après un pont de fer, traversé à toute vitesse et dans un fracas assourdissant, la campagne commença.
Le train roulait à toute vitesse et, pour Luca, cette vitesse était comme un contraste délicieux avec sa propre inertie. Qu'était donc le train par rapport à lui, sinon quelque chose qui avait une direction, un but, une volonté, comme naguère la passion de l'infirmière et la sollicitude de ses parents ? Tout d'un coup, il se dit qu'il serait beau de continuer ainsi, toute la vie. Au train, à l'infirmière, aux parents, succèderaient des forces plus vastes sinon plus mystérieuses, et il s'abandonnerait à ces forces avec la même confiance et le même délice. Il se vit soldat en loques, blessé, affamé, soldat d'une armée dont il ignorait les chefs et la guerre ; mendiant, en proie à une misère dont il n'était ni responsable ni conscient ; riche d'une fortune dont il n'avait pas gagné le premier sou ; exalté, au faîte d'un pouvoir qu'il n'avait pas brigué ; prêtre d'une Église dont il ne connaissait pas les rites ; mort enfin, ultime délice à la suite d'une catastrophe qu'il n'avait ni prévue, ni voulu éviter. Le fracas du train passant sur les joints des rails, le battement rapide et régulier des roues, le sifflement dont la locomotive déchirait le silence de la campagne, la fuite même, à rebours, de cette campagne derrière les vitres des fenêtres, tout cela stimulait le rythme de ses pensées. Oui, il était entré maintenant dans un large, vertigineux et puissant courant où il n'était qu'un fétu qui ne pouvait pas ne pas se laisser entraîner, espérant tout juste surnager jusqu'à la fin. Et il s'y abandonnait avec confiance, les yeux clos, comme il s'était abandonné plusieurs jours auparavant à l'étreinte de l'infirmière."

jeudi 10 décembre 2015

Dans l'un des pétales les plus secrets



Dans l'un
des pétales les plus
secrets, on contemple ensuite
MORAVIA, qui s’en va chercher sur certains
 rivages de Sicile - avec des géraniums superbes
dévorés par l'histoire, non plus rouges, mais orangés,
qui emplissent de cette unique violence décolorée une région entière -
l'incertitude funéraire et hellénistique qu'il chasse de sa vie
mais dont il ne peut se passer, et il rêve comme un enfant étrange
devant les paysages des archéologues allemands, morts eux aussi :
et il ne veut pas, il ne veut pas faire la jonction
entre son esprit et son désarroi, il
nous laisse nous débattre seuls en ces
désagréables problèmes littéraires
vieux comme le déluge, tandis
qu'il construit sa vie
parfaite, en homme qui sait,
toujours, être en dehors
du noir.

Pier Paolo Pasolini, Poésie en forme de rose


Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini et Laura Betti

Roses de novembre - Conciliabule au crépuscule


samedi 4 janvier 2014

Solitude (3)


"Sur le bas-côté ensoleillé dans le silence
habituel de la blanche campagne
je me berce d'une solitude mortelle
dans le mortel matin, qui depuis toujours
blanchit de sa lumière l'intense campagne.
Mais sous cette lumière monotone (où je rêve)
souffle un filet de vent, et l'or s'enflamme
dans les frondaisons des frênes lointains.
J'attends ? Nulle chose
dans cet espace ouvert auquel je fais face
ce vaste désert, cette lumière hors de moi,
rien que mon rêve jusqu'à l'horizon,
pas au-delà... Tout est muet.
Un enfant crie, je rêve ?, crie ou chante
il crie dans la muette campagne, je suis vivant,
un enfant crie."


"A force d'y penser, j'ai eu l'impression de comprendre ceci : celui qui s'enfuyait à pied, traqué, c'était Pier Paolo Pasolini le poète ; celui ou ceux qui le poursuivaient, quels qu'ils fussent, n'avaient pas de visage, car ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient et ils ne savaient pas non plus qui était Pasolini."
"Nous avons perdu, avant tout, un poète. Et il n'y a pas beaucoup de poètes de par le monde, il en naît seulement trois ou quatre par siècle. Lorsque ce siècle sera fini, Pasolini sera du petit nombre de ceux qui compteront en tant que poètes. Le poète devrait être sacré."
Extraits de l'oraison funèbre prononcée par Alberto Moravia lors des funérailles de Pasolini, le 5 novembre 1975

mercredi 4 septembre 2013

Explosion



"Une prophétie du désastre atomique qui punira la société de consommation pour avoir permis que Thanatos l'emportât sur Eros, que la fin, à savoir l'homme, devînt le moyen et que le moyen, à savoir le profit, devînt la fin".

Alberto Moravia (cité par Aldo Tassone, dans Antonioni), à propos de l'explosion hallucinante et magistrale qui conclut Zabriskie Point.