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jeudi 29 novembre 2018

Dans son regard



Décidée à passer de l'autre côté,
et faisant fi du possible caractère effronté de son acte,
elle se glissa dans le regard du poète.

mercredi 5 septembre 2018

Les trois maisons du poète (1) - La Sebastiana



A « La Sebastiana » 

C'est moi qui ai construit la maison.

Je l'ai faite d’abord d'air. 
Puis dans l'air j'ai hissé le drapeau
et je l'ai laissé suspendu
au firmament, à l'étoile, à
la clarté et à l'obscurité. 

Ciment, fer, verre
étaient la fable,
plus précieux que le blé et comme l'or,
il fallait les chercher et les vendre,
et ainsi vint un camion :
ils déchargèrent des sacs 
et encore des sacs,
la tour s'agrippa à la terre dure,
- mais pas assez, dit le constructeur,
elle manque de ciment, de verre, de fer, de portes -,
et je n'ai pas dormi de la nuit. 

Mais elle grandissait, 
grandissaient les fenêtres, 
et sous peu, 
en lui collant le papier, en travaillant, 
en s'y attaquant du genou et de l'épaule, 
elle allait grandir jusqu'à exister, 
jusqu'à ce qu’on puisse regarder par la fenêtre, 
et avec autant de sacs, il semblait
qu'elle pourrait soutenir un toit et s'élèverait, 
et elle s'accrocherait finalement au drapeau
qui suspendait encore au ciel ses couleurs. 

J’ai rassemblé les portes les moins chères, 
celles qui étaient mortes
et qu'on avait jetées de chez elles,
des portes sans murs, cassées, 
débris entassés, 
des portes sans mémoire, 
sans souvenir de clé,
et j'ai dit: « Venez
à moi, portes perdues :
je vous donnerai une maison et un mur
et une main qui frappe, 
vous battrez de nouveau en ouvrant l’âme,
vous veillerez sur le sommeil de Matilde 
avec vos ailes qui volèrent tant ». 

Alors la peinture
arriva aussi en léchant les murs, 
les parant de bleu ciel et de rose 
pour qu'ils se mettent à danser. 
Ainsi la tour danse, 
chantent les escaliers et les portes, 
et la maison grimpe jusqu'à toucher le mât, 
mais l'argent manque, 
les clous manquent, les serrures, le marbre. 
Cependant, la maison 
continue de grimper 
et quelque chose se passe, un battement 
parcourt ses veines :
c'est peut-être une scie qui navigue
comme un poisson dans l'eau des rêves, 
ou un marteau qui pique
comme un fourbe condor charpentier 
les tables de la pinède que nous piétinerons. 

Quelque chose se passe et la vie continue. 

La maison grandit et parle, 
elle se maintient debout, 
des vêtements sont suspendus à un échafaudage, 
et comme en mer, le printemps 
nageant comme une naïade marine
embrasse le sable de Valparaiso, 

cessons d'imaginer : voici la maison : 

tout ce qui manque sera bleu, 

il ne lui reste plus qu'à fleurir. 

Ce sera le travail du printemps. 

Pablo Neruda, in Plenos poderes, 1962
(traduction François M., 2018) 





C'est en 1959 que Pablo Neruda (alors âgé de 55 ans), décide d'acquérir une maison à Valparaiso. Il fait alors à ses amies Sara Vial et Marie Martner la demande suivante :

 « Je ressens la fatigue de Santiago. Je veux trouver à Valparaiso une petite maison où vivre et écrire tranquille. Elle devra répondre à certaines conditions. Elle ne doit être située ni trop haut ni trop bas. Elle doit être solitaire, mais pas trop. Avec des voisins qu’on peut espérer invisibles. Il ne faudrait ni les voir ni les entendre. Originale, mais non dénuée de confort. Avec de nombreuses ailes, mais solide. Ni trop grosse, ni trop petite. Loin de tout, mais proche des transports publics. Indépendante, mais proche des commerces. De plus, elle doit être très bon marché. Pensez-vous que je peux trouver une maison comme ça à Valparaiso? »

Elles découvrent alors sur le mont Florida, une des collines de Valparaiso, le chantier d'une grande maison, dont le propriétaire, un architecte prénommé Sebastián, est mort plusieurs années auparavant sans pouvoir achever les travaux. Pablo Neruda la trouve à son goût, mais trop grande pour lui seul ; il l'achète donc en commun avec son amie sculptrice Marie Martner et son mari le docteur Francisco Velasco.

La maison, baptisée La Sebastiana en l’honneur du propriétaire précédent, fut inaugurée en 1961 lors d’une fête mémorable, et à cette occasion Neruda écrivit le poème ci-dessus.

Pillée après le coup d’état de 1973, La Sebastiana a été restaurée à partir de 1991. Charme et originalité de la structure tout en escaliers, terrasses et fenêtres, vue sublime sur la baie de Valparaiso, décoration foisonnante d'un goût exquis (Neruda était un grand collectionneur, notamment de cartes anciennes, de peintures, d'instruments de navigation), c'est peu de dire que, comme les autres maisons chiliennes du poète (Isla Negra, et, à Santiago, La Chascona), La Sebastiana semble avoir une âme... Elle méritait bien un poème.




vendredi 23 février 2018

Licornes et nymphéas



"Elle pénétra dans la salle ovale à pas lents. La splendeur des Nymphéas l'engloba.
C'était la beauté du monde qui s'épanchait ici. Aquatique, nuageuse, frissonnante, tantôt limpide tantôt obscure, tissée de reflets et d'évocation. La parfaite beauté du monde.
Claude Monet les avait pourtant peints en 1917. Alors que la violence déferlait, que la Première Guerre mondiale activait son gigantesque hachoir.
Peindre à Giverny, dans la paix lumineuse de la campagne, créer cette légèreté, imaginer cette délicatesse floutée tandis que la planète était à feu et à sang… Pourquoi ? Cela n'était pas de l'égotisme, cela n'était pas de l'indifférence. Un homme était tout sauf indifférent lorsqu'il parvenait à exprimer une réalité à la fois si délicate et si juste, qui nous touchait au cœur."

* * *

"La princesse à l'odeur de coquelicot glisse sa caméra, son ordinateur et son téléphone dans son sac à bandoulière. Valentin n'hésite pas.
- Tu pars manger, Salomé ? Je peux venir avec toi ?
- Désolée, Valentin, aujourd'hui je ne peux pas.
Valentin se demande où Salomé s'en va. Elle lui sourit. Elle sait bien qu'il est curieux, et ça l'amuse. Elle lui parle à voix basse.
- Je vais dans un endroit qui s'appelle l'hôtel de la Licorne.
Là, Valentin est vraiment intéressé. Les licornes sont des bêtes attirantes, même si Dorine dit qu'elles n'ont jamais existé. Pourtant, il y en a souvent dans les vieux tableaux qu'aime bien sa sœur. Elles ont de belles têtes et des cornes en or. Alors, pourquoi en peindre tant si elles n'existent pas ?
- Où tu vas, il y a de vraies licornes ? Et les gens peuvent les voir depuis leurs chambres ?
- Non, répond Salomé en riant. Mais ce serait une idée. Quand j'étais petite, je rêvais d'en croiser une à la campagne.
Et la voilà qui s'en va. Valentin la regarde filer."


"Alice se leva et sortit Le Secret de la licorne de la collection de BD. Le préféré de sa nièce. Comme tous les autres, l'album était écorné à force d'avoir été lu et relu. Elle le feuilleta et sourit en se remémorant le profil concentré de la fillette aux boucles rousses lorsqu'elle avait mis le nez pour la première fois dans le monde merveilleux d'Hergé. Salomé ne savait pas encore lire. Tranquille, silencieuse, elle avait demandé à tante Alice de « bien vouloir lui faire la lecture ». Tous les albums y étaient passés."


samedi 21 octobre 2017

Comme s'il était possible



Étude de ciel
étude dans
le ciel

pourrait-on dire
de ces nuages
bercés de ciel


comme s'il était possible
de passer sa main
entre les gouttes

de lumière

comme dans les cheveux
d'une femme
que l'on aime

comme s'il était possible
de poser
ce qui passe

sur un instant
de couleur

l'œil en face
de la toile

pour peindre
et regarder dans le blanc des yeux

le bleu
qui entoure
le blanc des nuages que l'on peint

Yvon Le Men, Eugène Boudin, Étude de ciel, in Le poids d’un nuage (Éditions Bruno Doucey)


 

vendredi 20 février 2015