Comment ai-je pu Comment ai-je pu ne pas connaître Ville d'Avray Alors que tout mène Tout me mène à Ville d'Avray Boris Vian Camille Corot Ce dimanche de novembre Le livre Le film Les bois et les étangs Et ta chère présence Petite fille de novembre Le mois de toi La villa surannée Aux chambres vieillottes Et au salon du temps d'avant On pourrait être dans un roman Dans un roman de Modiano Les rues en pente Les ombres glissent Le soir qui tombe À Ville d'Avray Et ton sourire qui me suit À Ville d'Avray.
"Un jour, elle m'a proposé de l'accompagner chez
cette Madeleine Péraud dont j'ai eu du mal à me rappeler le nom. Mais, avec un
peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui
demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige et d'oubli. Oui,
Madeleine Péraud. Mais je me trompe peut-être sur le prénom.
Elle habitait au
début de la rue du Val-de-Grâce, au numéro 9. Depuis, je suis souvent passé
devant la grille qui donne accès à un jardin entouré de trois façades d'immeuble
avec de grandes fenêtres. Je me suis même retrouvé là, par hasard, il y a quinze
jours. Et c'était à l'heure où nous franchissions la grille, Geneviève Dalame
et moi. Cinq heures du soir en hiver, quand la nuit tombait et que l'on voyait
déjà de la lumière aux fenêtres. J'ai eu la certitude que j'étais revenu dans
le passé par un phénomène que l'on pourrait appeler l'éternel retour ou,
simplement, que pour moi le temps s'était arrêté à une certaine période de ma
vie."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)
"C'est ainsi qu'il suffit de
croiser une personne ou de la rencontrer à deux ou trois reprises, ou de
l'entendre parler dans un café ou le couloir d'un train, pour saisir des bribes
de son passé. Mes cahiers sont remplis de bouts de phrase prononcés par des
voies anonymes. Et aujourd'hui, sur une page semblable aux autres, j'essaye de
transcrire les quelques mots échangés il y a près de cinquante ans avec une
certaine Madeleine Péraud dont je ne suis même pas sûr du prénom."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)
"Nous avions débouché sur cette
rue très large qui borde les bâtiments modernes de l’École normale supérieure
et de l’École de physique et chimie et qui vous donne l'impression d'être perdu
dans une ville étrangère – Berlin, Lausanne, ou même Rome, dans le quartier du
Parioli – au point que vous vous
demandez si vous ne marchez pas dans un rêve, et que vous finissez par douter
de votre propre identité."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)
"Quel bel automne c'était… une saison qui ne m'a jamais semblé triste…
elle marque souvent le début de quelque chose… Je l'attendais sur le
trottoir, au bas de la rue, devant le théâtre… Quelquefois, j'ai
l'impression que depuis cet automne-là nous montons la pente de la rue
Blanche jusqu'à la fin des temps…"
Patrick Modiano, Nos débuts dans la vie (Gallimard, 2017)
C'était un dimanche d'août. La promenade a commencé près des boulevards extérieurs, quartier Maison-Blanche. Au hasard des rues, on a pu se rendre compte que le treizième arrondissement n'avait rien perdu de son
charme paisible de province endormie...
Éblouissement...
Et je ne sais pas vraiment pourquoi m'est venu alors à l'esprit de façon presque lancinante ce vers de Rimbaud : Je ne parlerai pas, je ne penserai rien...
Petite ceinture, grand calme...
"On se retrouve souvent seul à Paris au mois d'août et dans des endroits incertains, à l'image de cette saison où l'on a l'impression que le temps s'est arrêté - des endroits qui disparaissent aussitôt que la vie a repris son cours, et la ville son aspect habituel."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)
Sans même s'en rendre compte, on arrive à la Butte-aux-Cailles, royaume de Miss.Tic, où n'est jamais bien loin le fantôme de la Bièvre.
"Vive les filles de Paris
Vive les filles de la Bièvre
vive les baisers évanouis
Que gardera le rouge à lèvres"
Pierre Mac Orlan
La Tour Albert, ou Gratte-Ciel n°1, première tour de logements de Paris, édifiée en 1960, et cette chère "usine"...
Retour par mon cher quartier Croulebarbe, déjà évoqué notamment ici...
"Alors Lise, qui ne travaillait point, prit la place d'Étiennette et ce fut elle qui me promena sur les borsd de la Bièvre. Vers midi, quand le soleil était dans son plein nous partions, et, nous tenant par la main, nous nous en allions doucement suivis de Capi. Le printemps fut doux et beau cette année-là, ou tout au moins il m'en est resté un doux et beau souvenir, ce qui est la même chose."
Hector Malot, Sans famille
* * *
J'ai trouvé les citations de Pierre Mac Orlan et Hector Malot dans le très plaisant "Un été sur la Bièvre" d'Adrien Gombeaud.
"Au début, elle hésitait à me dire où elle habitait exactement. Quand je
lui avais posé la question, elle m'avait répondu : "A l'hôtel." Nous
nous connaissions depuis deux semaines et, un soir où je lui avais
offert le Dictionnaire pratique des sciences occultes de Marianne
Verneuil et un roman où il était question d’ésotérisme, A la mémoire
d'un Ange, elle m'a proposé de la raccompagner jusqu'à cet hôtel.
Il se trouvait au bas de la rue Monge, à la lisière des Gobelins et du
treizième arrondissement. Près d'un demi-siècle a passé et l'on n'habite
plus dans des chambres d'hôtel à Paris comme on le faisait souvent après
la guerre et jusqu'aux années soixante. Geneviève Dalame aura été la
dernière personne que j'ai connue à habiter dans une chambre d'hôtel. Il
me semble aussi qu’au cours de ces années 1963, 1964, le vieux monde
retenait une dernière fois son souffle avant de s'écrouler, comme toutes
ces maisons et tous ces immeubles des faubourgs et de la périphérie que
l'on s'apprêtait à détruire. Il nous aura été donné, à nous qui étions
très jeunes, de vivre encore quelques mois dans les anciens décors."
"Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu'auraient pu prendre nos vies."
"J'ai l'impression d'être tout seul à faire le lien entre le Paris de ce
temps-là et celui d'aujourd'hui, le seul à me souvenir de tous ces
détails. Par moments, le lien s'amenuise et risque de se rompre,
d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière
celle d'aujourd'hui."
"Je ne sais toujours pas dire précisément ce qui m’émeut dans les
photos. Elles me parlent de ce qui se vit et se meurt en même temps.
Elles me racontent la beauté de l’instant unique qu’on ne revivra
jamais. Elles me chantent l’effort vain de l’humain pour retenir la vie.
Tracer un trait sur la paroi de la grotte, modeler une glaise, graver
le tronc d’un arbre, fixer la lumière sur la pellicule. Écrire un mot.
Dire j’étais là, tu étais là."
Isabelle Monnin, Les Gens dans l’enveloppe
Paris, printemps 2015
"Je voudrais, si cela est possible, tout consigner.
Je ne suis pas photographe, je prends des photos. C'est comme saisir un objet avec les mains, c'est l'action concrète d'attraper quelque chose.
Je pense aux annuaires téléphoniques de Modiano, aux mille portraits du Kaddish de Boltanski, et même aux archives d'état civil numérisées des Mormons.
La même tentative vaine de conserver des traces matérielles, même infimes, de ce qui fut.
Tout garder, si cela était possible.
Ça a existé, ça a été, regarde, des instants.
Ça a été, ce n'est plus.
Le pour rien de la vie qui se défile.
Un pas dans la neige.
Prendre des photos, recueillir les photos abandonnées par d'autres, ramasser du bois et des pierres, les mettre sous son lit, et chaque soir dégringoler avec le rocher dans la pente."
Isabelle Monnin, Les Gens dans l’enveloppe
"La circulation était fluide et l'automobile glissait sans que
j'entende le bruit du moteur. La radio marchait en sourdine et je me souviens
qu'au moment où nous
arrivions au pont de la Concorde, un orchestre jouait la musique d'Avril au
Portugal. J'avais envie de siffler l'air. Paris, sous ce soleil de
printemps, me semblait une ville neuve où je pénétrais pour
la première fois, et le quai d'Orsay, après les Invalides, avait,
ce matin-là, un charme de Méditerranée et de vacances. Oui,
nous suivions la Croisette ou la Promenade des Anglais."
"La musique était celle d'un transistor noir posé sur une table
de marbre circulaire. Par l'entrebâillement des deux portes-fenêtres,
je distinguais l'herbe et les massifs du jardin, et le ciel, où brillait
un croissant de lune.
Je me suis assis sur un tabouret au tissu brodé de fleurs et j'ai
regardé autour de moi. Une lampe, tout au fond, enveloppait la chambre
d'une lumière jaune et voilée. Sur la table de nuit, dans un désordre
de médicaments, de journaux et de livres, une grosse bougie gainée
de verre brûlait, et c'était elle, sans doute, qui répandait
un parfum d'ambre à travers toute la pièce. Un lit très
large à baldaquin, mais un baldaquin particulier, aérien, au ciel
circulaire, l'aspect d'une nacelle ou d'un insecte géant. Un matelas aux
draps défaits était posé à côté du lit,
à même le sol.
-Vous êtes là?
La voix provenait du fond de la pièce, de derrière une porte
entrouverte.
- Oui, madame.
- Ne m'appelez pas madame. Je m'excuse beaucoup de vous avoir fait attendre.
- Cela n'a aucune importance.
- Vous avez faim ?
-Non.
- Mais si... on va vous apporter à souper.
Elle forçait un peu sa voix pour que je l'entende de loin, et cela
laissait percer un léger, presque imperceptible accent faubourien.
- Vous aimez cette musique ?
Une longue plainte au saxophone. Mais oui, je connaissais cet air. Distendu,
ralenti, comme dans un rêve, c'était la musique d'Avril au
Portugal."
"Vers deux heures du matin, l'ancien lad apportait le plateau du «déjeuner». Poulet froid. Dragées. Fruits. Jus d'orange. Elle voulait m'apprendre
les règles du jeu de mah-jong auxquelles je ne comprenais rien, et les mêmes
disques tournaient sur le pick-up. Bien que ce fût déjà le
crépuscule pour eux à cette époque - comme Rocroy me le
disait dans sa lettre - les chansons qui revenaient le plus souvent étaient
des chansons de printemps : April in Paris, Some other Spring, Avril au
Portugal... Elles suffisent pour me restituer l'atmosphère de ces
nuits blanches et la présence de Carmen. Georges Maillot en sifflait lui
aussi les refrains lents et tendres et je me demande si ces chansons n'avaient
pas été, pour Carmen et pour lui, et d'autres gens d'un même
groupe dont ils étaient les seuls survivants, un signe de reconnaissance."
Patrick Modiano, Quartier perdu
* * *
Le fado Avril au Portugal, écrit en 1947, qui a été immortalisé par Amália Rodrigues et a donné lieu a de très nombreuses versions et reprises, s'appelait à l'origine Coimbra.
Ce n'est pas à Coimbra que je suis allée en avril 2015, mais à Lisbonne.
Où, en avril 2015, on a croisé, comme dans Requiem, le fantôme de Pessoa...
Lisbonne où, bien sûr, on ne peut pas ne pas penser à un autre avril au Portugal, celui de 1974...
"Le jour où il nous avait photographiés, ni Sylvia ni les Neal ne s'en étaient aperçus et il m'avait glissé son prospectus dans la main. J'étais allé chercher la photo trois jours plus tard dans un petit magasin de la rue de France sans même en parler à Sylvia. Je vais toujours chercher ce genre de photos, les traces qui demeurent plus tard d'un moment éphémère où l'on a été heureux, d'une promenade un après-midi de soleil... Non, il ne faut jamais négliger ces sentinelles, leurs appareils en bandoulière, prêtes à vous fixer dans un instantané, tous ces gardiens de la mémoire qui patrouillent dans les rues. Je sais de quoi je parle. Photographe, je l'ai été, moi aussi."
Patrick Modiano, Dimanches d'août
* * *
Mes parents, promenade dans les rues de Carpentras, 1963
"Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne
nous retrouverait jamais ici. L’après-midi, nous suivions le remblai et
nous repérions l’endroit de la plage où la foule était la plus dense.
Alors, nous descendions sur cette plage, à la recherche d’un tout petit
espace libre pour nous étendre sur nos serviettes de bain. Jamais nous
n’avons été aussi heureux qu’à ces moments-là, perdus dans la foule au
parfum d’ambre solaire. Les enfants autour de nous bâtissaient des
châteaux de sable et les marchands ambulants enjambaient les corps et
proposaient leurs crèmes glacées. Nous étions comme tout le monde, rien
ne nous distinguait des autres, ces dimanches d’août."
Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945. Alors bon anniversaire,
Monsieur Modiano ! Continuez de nous enchanter dans les méandres
mélancoliques des rues de Paris, de la mémoire et du temps. Je ne pense pas avoir un
jour un chien, mais si j'en avais un, je crois bien que ça serait un
labrador et que je l’appellerais Choura.
Et puis le 30 juillet, on fête aussi les Juliette.
Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons (La Table Ronde, avril 2015)
"- Comment s'appelle le film que vous tournez ?
Il hésita un moment.
- Le titre ? Ah oui... Rendez-vous de juillet...
- Mais il y a eu déjà un film qui s'appelait comme ça...
- Oui, mais ils ne sont au courant de rien...
[...]
- Vous êtes sûr qu'il est dans cette voiture ?
- Évidemment.
À moi, ça m'avait plutôt l'air d'une Lancia fantôme qui n'en finirait jamais de glisser à travers ce Paris nocturne et mort.
- Eh bien, nous avons de la chance. Il ne fait qu'un tour de piste.
La Lancia commençait à descendre l'avenue d'Iéna.
- Et c'est la même chose toutes les nuits ?
- Non. Quelquefois, il disparaît pendant une quinzaine de jours.
- Parce que vous le suivez toutes les nuits ?
- Presque. J'essaie d'être le plus souvent au rendez-vous.
Il avait prononcé "rendez-vous" d'une voix triste qui rencontra un écho chez moi. Je pensais au titre de son film : Rendez-vous de juillet. Nous étions en juillet. Il faisait chaud. Les gens étaient partis en vacances. Vingt ans avaient passé et je sillonnais, par une nuit d'été, cette ville absente. Moi aussi, sans très bien m'en rendre compte, j'étais revenu à Paris pour un rendez-vous de juillet."
Patrick Modiano, Quartier perdu
La Lancia Flaminia blanche, glissant comme un fantôme dans les rues d'un Paris déserté ?
Ce Rendez-vous de juillet mentionné dans Quartier perdu, c'est-à-dire le premier "film qui s'appelait comme ça", est un film de Jacques Becker sorti en 1949. Il évoque une bande de copains dans le Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre, évoluant entre caveaux de jazz, cours de théâtre, flirts et rêves d'Afrique.
C'est le premier long-métrage mettant en scène Maurice Ronet, alors âgé de 22 ans. Il incarne Roger Moulin, trompettiste dans l'orchestre de Claude Luter (qui joue dans le film son propre rôle). Curieusement, Maurice Ronet est dans Rendez-vous de juillet le fils de ses propres parents, les comédiens Emile Robinet et Gilberte Dubreuil. Ce Rendez-vous de juillet où joue également l'actrice belge Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano...
Quant au narrateur de Quartier perdu, son nom est Jean Dekker. Jean Dekker, Jacques Becker, étrange paronymie...
Maurice Ronet et Brigitte Auber dans Rendez-vous de juillet
"C'était l'heure incertaine que je connaissais bien à Paris : l'obscurité descend peu à peu, mais les réverbères ne sont pas encore allumés, et les masses des immeubles se découpent sur le ciel, comme se découpaient, en cette fin d'après-midi-là, les silhouettes des clients qui traversaient le hall ou se tenaient immobiles sur les fauteuils de cuir. Et je ne peux m'empêcher, à l'instant où j'écris ces lignes, de penser : non, ce n'est sans doute pas un hasard d'avoir rencontré pour la première fois Carmen à cette heure-là. S'il est une heure particulière de la journée qui peut vous évoquer quelqu'un, pour moi Carmen restera toujours associée à ce moment délicat et poignant où le jour tombe."
Patrick Modiano, Quartier perdu
"Maintenant, les feuilles mortes tapissaient le trottoir d’une couche
épaisse et collaient aux talons. Leur odeur amère était la même que
celle des vieux journaux dont on tourne doucement les feuilles
cassantes, une à une, à rebours du temps, pour essayer de retrouver une
photo, un nom, la trace enfouie de quelqu’un."
"Il faudrait savoir s'il faisait beau ce 14 décembre, jour de la fugue de Dora. Peut-être l'un de ces dimanches doux et ensoleillés d'hiver où vous éprouvez un sentiment de vacance et d'éternité - le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu, et qu'il suffit de se laisser glisser par cette brèche pour échapper à l'étau qui va se refermer sur vous."
"A Paris, à la même époque, je vais déjeuner chez Raymond Queneau, le samedi. Souvent, au début de l'après-midi, nous prenons ensemble un taxi, et de Neuilly nous revenons tous deux sur la rive Gauche.
Il me parle d'une promenade qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que presque personne ne connaît, tout au fond du XIIIe arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz: rue de la Croix-Jarry. Il me conseille d'y aller.
Plus tard, chaque fois que nous nous verrons, nous parlerons de cette rue de la Croix-Jarry. Il y a quelque temps, j'ai lu que les moments où Queneau avait été le plus heureux, c'était quand il devait écrire des articles sur Paris pour L’Intransigeant et qu'il se promenait l'après-midi à travers les rues.
Je me demande si ces années mortes en valaient vraiment la peine : les seuls instants où j'étais vraiment moi-même : ceux où je me retrouvais seul dans les rues, comme Queneau, à la recherche des chiens d'Asnières."
Patrick Modiano, Ephéméride
La rue de la Croix-Jarry tire son nom d'une affaire un peu inquiétante : en 1430, un homme nommé Jarry y fut assassiné, et l'emplacement du meurtre a longtemps été marqué par une croix.
Ce dernier dimanche de novembre, jour froid et blanc où subitement l'automne s'est souvenu que l'hiver n'était plus très loin, j'ai suivi le conseil que Raymond Queneau avait donné à Patrick Modiano. J'y suis allée. Petite rue tout au fond du XIIIe arrondissement en effet, entre la rue Watt et le boulevard Masséna.
En 2014, la rue de la Croix-Jarry, ou du moins la rue telle que Patrick Modiano a pu la voir vers 1962, n'est plus. On peut tout de même avoir une idée de ce qu'elle était en regardant Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Jef Costello, le personnage de tueur à gages mutique joué par Alain Delon, émerge en courant dans la rue de la Croix-Jarry, à la poursuite de l'homme qui a essayé de le tuer sur la passerelle métallique enjambant les voies ferrées venant de la gare d'Austerlitz (détruite en 2004) et reliant la gare d'Orléans-Ceinture (devenue la gare du boulevard Masséna, puis désaffectée depuis 2001), accessible depuis la rue du Loiret.
Plus rien à voir, donc, avec la rue de la Croix-Jarry aujourd'hui...
... même si la modernité n'exclut pas la mémoire.
Suivant la trace de Jef Costello, mais aussi de Nestor Burma dans Brouillard au Pont de Tolbiac, on a étendu la promenade aux rues alentour, qui ont elles aussi subi des changements radicaux, mais où l'on arrive à parfois à détecter des vestiges du passé, comme si ce dernier, pris entre temps révolu et modernité avait choisi de faire œuvre de résistance avec quelques clins d’œil...
On s'engage dans la rue Watt...
... et on croise même l'ombre de Nestor Burma :
Rue du Loiret, la fameuse gare, avec Malet/Tardi, Melville, et en novembre 2014 :