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lundi 4 novembre 2019

3 novembre, Ville d'Avray



                                    Pour J.

Comment ai-je pu
Comment ai-je pu ne pas connaître
Ville d'Avray
Alors que tout mène
Tout me mène à Ville d'Avray
Boris Vian
Camille Corot
Ce dimanche de novembre
Le livre
Le film
Les bois et les étangs
Et ta chère présence
Petite fille de novembre
Le mois de toi
La villa surannée
Aux chambres vieillottes
Et au salon du temps d'avant
On pourrait être dans un roman
Dans un roman de Modiano
Les rues en pente
Les ombres glissent
Le soir qui tombe
À Ville d'Avray
Et ton sourire qui me suit
À Ville d'Avray.


FM, novembre 2019




mardi 21 novembre 2017

Madeleine, peut-être (9 rue du Val-de-Grâce)




"Un jour, elle m'a proposé de l'accompagner chez cette Madeleine Péraud dont j'ai eu du mal à me rappeler le nom. Mais, avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige et d'oubli. Oui, Madeleine Péraud. Mais je me trompe peut-être sur le prénom.

Elle habitait au début de la rue du Val-de-Grâce, au numéro 9. Depuis, je suis souvent passé devant la grille qui donne accès à un jardin entouré de trois façades d'immeuble avec de grandes fenêtres. Je me suis même retrouvé là, par hasard, il y a quinze jours. Et c'était à l'heure où nous franchissions la grille, Geneviève Dalame et moi. Cinq heures du soir en hiver, quand la nuit tombait et que l'on voyait déjà de la lumière aux fenêtres. J'ai eu la certitude que j'étais revenu dans le passé par un phénomène que l'on pourrait appeler l'éternel retour ou, simplement, que pour moi le temps s'était arrêté à une certaine période de ma vie."

Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)




"C'est ainsi qu'il suffit de croiser une personne ou de la rencontrer à deux ou trois reprises, ou de l'entendre parler dans un café ou le couloir d'un train, pour saisir des bribes de son passé. Mes cahiers sont remplis de bouts de phrase prononcés par des voies anonymes. Et aujourd'hui, sur une page semblable aux autres, j'essaye de transcrire les quelques mots échangés il y a près de cinquante ans avec une certaine Madeleine Péraud dont je ne suis même pas sûr du prénom."

Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)



mardi 14 novembre 2017

Rue Erasme



"Nous avions débouché sur cette rue très large qui borde les bâtiments modernes de l’École normale supérieure et de l’École de physique et chimie et qui vous donne l'impression d'être perdu dans une ville étrangère – Berlin, Lausanne, ou même Rome, dans le quartier du Parioli – au point que vous vous demandez si vous ne marchez pas dans un rêve, et que vous finissez par douter de votre propre identité."

Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)

samedi 11 novembre 2017

"Une saison qui ne m'a jamais semblé triste"



"Quel bel automne c'était… une saison qui ne m'a jamais semblé triste… elle marque souvent le début de quelque chose… Je l'attendais sur le trottoir, au bas de la rue, devant le théâtre… Quelquefois, j'ai l'impression que depuis cet automne-là nous montons la pente de la rue Blanche jusqu'à la fin des temps…"

Patrick Modiano, Nos débuts dans la vie (Gallimard, 2017)


Les autres couleurs de l'automne

dimanche 5 novembre 2017

Promenades (13) - Tout au fond du XIIIe arrondissement (2)



C'était un dimanche d'août. La promenade a commencé près des boulevards extérieurs, quartier Maison-Blanche. Au hasard des rues, on a pu se rendre compte que le treizième arrondissement n'avait rien perdu de son charme paisible de province endormie...

Éblouissement...

Et je ne sais pas vraiment pourquoi m'est venu alors à l'esprit de façon presque lancinante ce vers de Rimbaud :
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien...


Petite ceinture, grand calme...

"On se retrouve souvent seul à Paris au mois d'août et dans des endroits incertains, à l'image de cette saison où l'on a l'impression que le temps s'est arrêté - des endroits qui disparaissent aussitôt que la vie a repris son cours, et la ville son aspect habituel."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants (Gallimard, 2017)



Sans même s'en rendre compte, on arrive à la Butte-aux-Cailles, royaume de Miss.Tic, où n'est jamais bien loin le fantôme de la Bièvre.

"Vive les filles de Paris
Vive les filles de la Bièvre
vive les baisers évanouis
Que gardera le rouge à lèvres"
Pierre Mac Orlan

La Tour Albert, ou Gratte-Ciel n°1, première tour de logements de Paris,
édifiée en 1960, et cette chère "usine"...

Retour par mon cher quartier Croulebarbe, déjà évoqué notamment ici...

"Alors Lise, qui ne travaillait point, prit la place d'Étiennette et ce fut elle qui me promena sur les borsd de la Bièvre. Vers midi, quand le soleil était dans son plein nous partions, et, nous tenant par la main, nous nous en allions doucement suivis de Capi. Le printemps fut doux et beau cette année-là, ou tout au moins il m'en est resté un doux et beau souvenir, ce qui est la même chose."
Hector Malot, Sans famille

* * *


J'ai trouvé les citations de Pierre Mac Orlan et Hector Malot dans le très plaisant "Un été sur la Bièvre" d'Adrien Gombeaud.

mercredi 1 novembre 2017

Gobelins (19) - Rue Monge (3) - Chambres d'hôtel et points névralgiques



"Au début, elle hésitait à me dire où elle habitait exactement. Quand je lui avais posé la question, elle m'avait répondu : "A l'hôtel." Nous nous connaissions depuis deux semaines et, un soir où je lui avais offert le Dictionnaire pratique des sciences occultes de Marianne Verneuil et un roman où il était question d’ésotérisme, A la mémoire d'un Ange, elle m'a proposé de la raccompagner jusqu'à cet hôtel.

Il se trouvait au bas de la rue Monge, à la lisière des Gobelins et du treizième arrondissement. Près d'un demi-siècle a passé et l'on n'habite plus dans des chambres d'hôtel à Paris comme on le faisait souvent après la guerre et jusqu'aux années soixante. Geneviève Dalame aura été la dernière personne que j'ai connue à habiter dans une chambre d'hôtel. Il me semble aussi qu’au cours de ces années 1963, 1964, le vieux monde retenait une dernière fois son souffle avant de s'écrouler, comme toutes ces maisons et tous ces immeubles des faubourgs et de la périphérie que l'on s'apprêtait à détruire. Il nous aura été donné, à nous qui étions très jeunes, de vivre encore quelques mois dans les anciens décors."


"Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu'auraient pu prendre nos vies."



mercredi 7 décembre 2016

Faire le lien




"J'ai l'impression d'être tout seul à faire le lien entre le Paris de ce temps-là et celui d'aujourd'hui, le seul à me souvenir de tous ces détails. Par moments, le lien s'amenuise et risque de se rompre, d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière celle d'aujourd'hui."

Patrick Modiano, Dora Bruder 

jeudi 5 novembre 2015

Les jours mûrs de l'automne


Merton College, 1er novembre 2014

"Avoir vieux livres vieux amis
Jouir des jours mûrs de l'automne
Voilà tous les plaisirs hormis
Celui qui toujours nous étonne"

Guillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique



Du Pont des Arts, 1er novembre 2015
 

dimanche 1 novembre 2015

Photographies


Pernes-les-Fontaines, circa 1966

"Je ne sais toujours pas dire précisément ce qui m’émeut dans les photos. Elles me parlent de ce qui se vit et se meurt en même temps. Elles me racontent la beauté de l’instant unique qu’on ne revivra jamais. Elles me chantent l’effort vain de l’humain pour retenir la vie. Tracer un trait sur la paroi de la grotte, modeler une glaise, graver le tronc d’un arbre, fixer la lumière sur la pellicule. Écrire un mot. Dire j’étais là, tu étais là."
Isabelle Monnin, Les Gens dans l’enveloppe
 
Paris, printemps 2015

"Je voudrais, si cela est possible, tout consigner.
Je ne suis pas photographe, je prends des photos. C'est comme saisir un objet avec les mains, c'est l'action concrète d'attraper quelque chose.
Je pense aux annuaires téléphoniques de Modiano, aux mille portraits du Kaddish de Boltanski, et même aux archives d'état civil numérisées des Mormons.
La même tentative vaine de conserver des traces matérielles, même infimes, de ce qui fut.
Tout garder, si cela était possible.
Ça a existé, ça a été, regarde, des instants.
Ça a été, ce n'est plus.
Le pour rien de la vie qui se défile.
Un pas dans la neige.
Prendre des photos, recueillir les photos abandonnées par d'autres, ramasser du bois et des pierres, les mettre sous son lit, et chaque soir dégringoler avec le rocher dans la pente."
Isabelle Monnin, Les Gens dans l’enveloppe

Des photos, un roman, une enquête, des chansons

lundi 5 octobre 2015

C'était en avril au Portugal



"La circulation était fluide et l'automobile glissait sans que j'entende le bruit du moteur. La radio marchait en sourdine et je me souviens qu'au moment où nous arrivions au pont de la Concorde, un orchestre jouait la musique d'Avril au Portugal. J'avais envie de siffler l'air. Paris, sous ce soleil de printemps, me semblait une ville neuve où je pénétrais pour la première fois, et le quai d'Orsay, après les Invalides, avait, ce matin-là, un charme de Méditerranée et de vacances. Oui, nous suivions la Croisette ou la Promenade des Anglais."


"La musique était celle d'un transistor noir posé sur une table de marbre circulaire. Par l'entrebâillement des deux portes-fenêtres, je distinguais l'herbe et les massifs du jardin, et le ciel, où brillait un croissant de lune.
Je me suis assis sur un tabouret au tissu brodé de fleurs et j'ai regardé autour de moi. Une lampe, tout au fond, enveloppait la chambre d'une lumière jaune et voilée. Sur la table de nuit, dans un désordre de médicaments, de journaux et de livres, une grosse bougie gainée de verre brûlait, et c'était elle, sans doute, qui répandait un parfum d'ambre à travers toute la pièce. Un lit très large à baldaquin, mais un baldaquin particulier, aérien, au ciel circulaire, l'aspect d'une nacelle ou d'un insecte géant. Un matelas aux draps défaits était posé à côté du lit, à même le sol.
-Vous êtes là?
La voix provenait du fond de la pièce, de derrière une porte entrouverte.
- Oui, madame.
- Ne m'appelez pas madame. Je m'excuse beaucoup de vous avoir fait attendre.
- Cela n'a aucune importance.
- Vous avez faim ?
-Non.
- Mais si... on va vous apporter à souper.
Elle forçait un peu sa voix pour que je l'entende de loin, et cela laissait percer un léger, presque imperceptible accent faubourien.
- Vous aimez cette musique ?
Une longue plainte au saxophone. Mais oui, je connaissais cet air. Distendu, ralenti, comme dans un rêve, c'était la musique d'Avril au Portugal."


"Vers deux heures du matin, l'ancien lad apportait le plateau du «déjeuner». Poulet froid. Dragées. Fruits. Jus d'orange. Elle voulait m'apprendre les règles du jeu de mah-jong auxquelles je ne comprenais rien, et les mêmes disques tournaient sur le pick-up. Bien que ce fût déjà le crépuscule pour eux à cette époque - comme Rocroy me le disait dans sa lettre - les chansons qui revenaient le plus souvent étaient des chansons de printemps : April in Paris, Some other Spring, Avril au Portugal... Elles suffisent pour me restituer l'atmosphère de ces nuits blanches et la présence de Carmen. Georges Maillot en sifflait lui aussi les refrains lents et tendres et je me demande si ces chansons n'avaient pas été, pour Carmen et pour lui, et d'autres gens d'un même groupe dont ils étaient les seuls survivants, un signe de reconnaissance."

Patrick Modiano, Quartier perdu

* * *

Le fado Avril au Portugal, écrit en 1947, qui a été immortalisé par Amália Rodrigues et a donné lieu a de très nombreuses versions et reprises, s'appelait à l'origine Coimbra.

Ce n'est pas à Coimbra que je suis allée en avril 2015, mais à Lisbonne.

Où, en avril 2015, on a croisé, comme dans Requiem, le fantôme de Pessoa...



Lisbonne où, bien sûr, on ne peut pas ne pas penser à un autre avril au Portugal, celui de 1974...


mercredi 9 septembre 2015

Promenades (7) - Les sentinelles du bonheur



"Le jour où il nous avait photographiés, ni Sylvia ni les Neal ne s'en étaient aperçus et il m'avait glissé son prospectus dans la main. J'étais allé chercher la photo trois jours plus tard dans un petit magasin de la rue de France sans même en parler à Sylvia. Je vais toujours chercher ce genre de photos, les traces qui demeurent plus tard d'un moment éphémère où l'on a été heureux, d'une promenade un après-midi de soleil... Non, il ne faut jamais négliger ces sentinelles, leurs appareils en bandoulière, prêtes à vous fixer dans un instantané, tous ces gardiens de la mémoire qui patrouillent dans les rues. Je sais de quoi je parle. Photographe, je l'ai été, moi aussi."

Patrick Modiano, Dimanches d'août


* * * 

Mes parents, promenade dans les rues de Carpentras, 1963

dimanche 23 août 2015

Dimanche d'août



"Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne nous retrouverait jamais ici. L’après-midi, nous suivions le remblai et nous repérions l’endroit de la plage où la foule était la plus dense. Alors, nous descendions sur cette plage, à la recherche d’un tout petit espace libre pour nous étendre sur nos serviettes de bain. Jamais nous n’avons été aussi heureux qu’à ces moments-là, perdus dans la foule au parfum d’ambre solaire. Les enfants autour de nous bâtissaient des châteaux de sable et les marchands ambulants enjambaient les corps et proposaient leurs crèmes glacées. Nous étions comme tout le monde, rien ne nous distinguait des autres, ces dimanches d’août."

Patrick Modiano, Dimanches d'août

jeudi 30 juillet 2015

Les rendez-vous de juillet (3) - Un anniversaire et une fête


 
Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945. Alors bon anniversaire, Monsieur Modiano ! Continuez de nous enchanter dans les méandres mélancoliques des rues de Paris, de la mémoire et du temps. Je ne pense pas avoir un jour un chien, mais si j'en avais un, je crois bien que ça serait un labrador et que je l’appellerais Choura.

Et puis le 30 juillet, on fête aussi les Juliette.

Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons (La Table Ronde, avril 2015)

mardi 21 juillet 2015

Les rendez-vous de juillet (1)



"- Comment s'appelle le film que vous tournez ?
Il hésita un moment.
- Le titre ? Ah oui... Rendez-vous de juillet...
- Mais il y a eu déjà un film qui s'appelait comme ça...
- Oui, mais ils ne sont au courant de rien...
[...]
- Vous êtes sûr qu'il est dans cette voiture ?
- Évidemment.
À moi, ça m'avait plutôt l'air d'une Lancia fantôme qui n'en finirait jamais de glisser à travers ce Paris nocturne et mort.
- Eh bien, nous avons de la chance. Il ne fait qu'un tour de piste.
La Lancia commençait à descendre l'avenue d'Iéna.
- Et c'est la même chose toutes les nuits ?
- Non. Quelquefois, il disparaît pendant une quinzaine de jours.
- Parce que vous le suivez toutes les nuits ?
- Presque. J'essaie d'être le plus souvent au rendez-vous.
Il avait prononcé "rendez-vous" d'une voix triste qui rencontra un écho chez moi. Je pensais au titre de son film : Rendez-vous de juillet. Nous étions en juillet. Il faisait chaud. Les gens étaient partis en vacances. Vingt ans avaient passé et je sillonnais, par une nuit d'été, cette ville absente. Moi aussi, sans très bien m'en rendre compte, j'étais revenu à Paris pour un rendez-vous de juillet."

Patrick Modiano, Quartier perdu

La Lancia Flaminia blanche, glissant comme un fantôme dans les rues d'un Paris déserté ?

Ce Rendez-vous de juillet mentionné dans Quartier perdu, c'est-à-dire le premier "film qui s'appelait comme ça", est un film de Jacques Becker sorti en 1949. Il évoque une bande de copains dans le Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre, évoluant entre caveaux de jazz, cours de théâtre, flirts et rêves d'Afrique.

C'est le premier long-métrage mettant en scène Maurice Ronet, alors âgé de 22 ans. Il incarne Roger Moulin, trompettiste dans l'orchestre de Claude Luter (qui joue dans le film son propre rôle). Curieusement, Maurice Ronet est dans Rendez-vous de juillet le fils de ses propres parents, les comédiens Emile Robinet et Gilberte Dubreuil. Ce Rendez-vous de juillet où joue également l'actrice belge Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano...

Quant au narrateur de Quartier perdu, son nom est Jean Dekker. Jean Dekker, Jacques Becker, étrange paronymie...

Maurice Ronet et Brigitte Auber dans Rendez-vous de juillet

mardi 14 juillet 2015

Montparnasse, soir d'été



"C'était l'heure incertaine que je connaissais bien à Paris : l'obscurité descend peu à peu, mais les réverbères ne sont pas encore allumés, et les masses des immeubles se découpent sur le ciel, comme se découpaient, en cette fin d'après-midi-là, les silhouettes des clients qui traversaient le hall ou se tenaient immobiles sur les fauteuils de cuir. Et je ne peux m'empêcher, à l'instant où j'écris ces lignes, de penser : non, ce n'est sans doute pas un hasard d'avoir rencontré pour la première fois Carmen à cette heure-là. S'il est une heure particulière de la journée qui peut vous évoquer quelqu'un, pour moi Carmen restera toujours associée à ce moment délicat et poignant où le jour tombe."
Patrick Modiano, Quartier perdu

mercredi 1 juillet 2015

Hors saison



"Maintenant, les feuilles mortes tapissaient le trottoir d’une couche épaisse et collaient aux talons. Leur odeur amère était la même que celle des vieux journaux dont on tourne doucement les feuilles cassantes, une à une, à rebours du temps, pour essayer de retrouver une photo, un nom, la trace enfouie de quelqu’un."

Patrick Modiano, De si braves garçons

dimanche 14 décembre 2014

Dimanche 14 décembre 1941 - 2014


"Il faudrait savoir s'il faisait beau ce 14 décembre, jour de la fugue de Dora. Peut-être l'un de ces dimanches doux et ensoleillés d'hiver où vous éprouvez un sentiment de vacance et d'éternité - le sentiment illusoire que le cours du temps est suspendu, et qu'il suffit de se laisser glisser par cette brèche pour échapper à l'étau qui va se refermer sur vous."

Patrick Modiano, Dora Bruder

mercredi 3 décembre 2014

Promenades (6) - Tout au fond du XIIIe arrondissement


"A Paris, à la même époque, je vais déjeuner chez Raymond Queneau, le samedi. Souvent, au début de l'après-midi, nous prenons ensemble un taxi, et de Neuilly nous revenons tous deux sur la rive Gauche.
Il me parle d'une promenade qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que presque personne ne connaît, tout au fond du XIIIe arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz: rue de la Croix-Jarry. Il me conseille d'y aller.
Plus tard, chaque fois que nous nous verrons, nous parlerons de cette rue de la Croix-Jarry. Il y a quelque temps, j'ai lu que les moments où Queneau avait été le plus heureux, c'était quand il devait écrire des articles sur Paris pour L’Intransigeant et qu'il se promenait l'après-midi à travers les rues.
Je me demande si ces années mortes en valaient vraiment la peine : les seuls instants où j'étais vraiment moi-même : ceux où je me retrouvais seul dans les rues, comme Queneau, à la recherche des chiens d'Asnières."
Patrick Modiano, Ephéméride
 

La rue de la Croix-Jarry tire son nom d'une affaire un peu inquiétante : en 1430, un homme nommé Jarry y fut assassiné, et l'emplacement du meurtre a longtemps été marqué par une croix.
Ce dernier dimanche de novembre, jour froid et blanc où subitement l'automne s'est souvenu que l'hiver n'était plus très loin, j'ai suivi le conseil que Raymond Queneau avait donné à Patrick Modiano. J'y suis allée. Petite rue tout au fond du XIIIe arrondissement en effet, entre la rue Watt et le boulevard Masséna.


En 2014, la rue de la Croix-Jarry, ou du moins la rue telle que Patrick Modiano a pu la voir vers 1962, n'est plus. On peut tout de même avoir une idée de ce qu'elle était en regardant Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Jef Costello, le personnage de tueur à gages mutique joué par Alain Delon, émerge en courant dans la rue de la Croix-Jarry, à la poursuite de l'homme qui a essayé de le tuer sur la passerelle métallique enjambant les voies ferrées venant de la gare d'Austerlitz (détruite en 2004) et reliant la gare d'Orléans-Ceinture (devenue la gare du boulevard Masséna, puis désaffectée depuis 2001), accessible depuis la rue du Loiret.



Plus rien à voir, donc, avec la rue de la Croix-Jarry aujourd'hui...


... même si la modernité n'exclut pas la mémoire.


Suivant la trace de Jef Costello, mais aussi de Nestor Burma dans Brouillard au Pont de Tolbiac, on a étendu la promenade aux rues alentour, qui ont elles aussi subi des changements radicaux, mais où l'on arrive à parfois à détecter des vestiges du passé, comme si ce dernier, pris entre temps révolu et modernité avait choisi de faire œuvre de résistance avec quelques clins d’œil...

 On s'engage dans la rue Watt...


... et on croise même l'ombre de Nestor Burma :


Rue du Loiret, la fameuse gare, avec Malet/Tardi, Melville, et en novembre 2014 :



 Rue du Loiret encore :


Fresque de Tristan Eaton