"La circulation était fluide et l'automobile glissait sans que
j'entende le bruit du moteur. La radio marchait en sourdine et je me souviens
qu'au moment où nous
arrivions au pont de la Concorde, un orchestre jouait la musique d'Avril au
Portugal. J'avais envie de siffler l'air. Paris, sous ce soleil de
printemps, me semblait une ville neuve où je pénétrais pour
la première fois, et le quai d'Orsay, après les Invalides, avait,
ce matin-là, un charme de Méditerranée et de vacances. Oui,
nous suivions la Croisette ou la Promenade des Anglais."
"La musique était celle d'un transistor noir posé sur une table
de marbre circulaire. Par l'entrebâillement des deux portes-fenêtres,
je distinguais l'herbe et les massifs du jardin, et le ciel, où brillait
un croissant de lune.
Je me suis assis sur un tabouret au tissu brodé de fleurs et j'ai
regardé autour de moi. Une lampe, tout au fond, enveloppait la chambre
d'une lumière jaune et voilée. Sur la table de nuit, dans un désordre
de médicaments, de journaux et de livres, une grosse bougie gainée
de verre brûlait, et c'était elle, sans doute, qui répandait
un parfum d'ambre à travers toute la pièce. Un lit très
large à baldaquin, mais un baldaquin particulier, aérien, au ciel
circulaire, l'aspect d'une nacelle ou d'un insecte géant. Un matelas aux
draps défaits était posé à côté du lit,
à même le sol.
-Vous êtes là?
La voix provenait du fond de la pièce, de derrière une porte
entrouverte.
- Oui, madame.
- Ne m'appelez pas madame. Je m'excuse beaucoup de vous avoir fait attendre.
- Cela n'a aucune importance.
- Vous avez faim ?
-Non.
- Mais si... on va vous apporter à souper.
Elle forçait un peu sa voix pour que je l'entende de loin, et cela
laissait percer un léger, presque imperceptible accent faubourien.
- Vous aimez cette musique ?
Une longue plainte au saxophone. Mais oui, je connaissais cet air. Distendu,
ralenti, comme dans un rêve, c'était la musique d'Avril au
Portugal."
"Vers deux heures du matin, l'ancien lad apportait le plateau du «déjeuner». Poulet froid. Dragées. Fruits. Jus d'orange. Elle voulait m'apprendre
les règles du jeu de mah-jong auxquelles je ne comprenais rien, et les mêmes
disques tournaient sur le pick-up. Bien que ce fût déjà le
crépuscule pour eux à cette époque - comme Rocroy me le
disait dans sa lettre - les chansons qui revenaient le plus souvent étaient
des chansons de printemps : April in Paris, Some other Spring, Avril au
Portugal... Elles suffisent pour me restituer l'atmosphère de ces
nuits blanches et la présence de Carmen. Georges Maillot en sifflait lui
aussi les refrains lents et tendres et je me demande si ces chansons n'avaient
pas été, pour Carmen et pour lui, et d'autres gens d'un même
groupe dont ils étaient les seuls survivants, un signe de reconnaissance."
Patrick Modiano, Quartier perdu
* * *
Le fado Avril au Portugal, écrit en 1947, qui a été immortalisé par Amália Rodrigues et a donné lieu a de très nombreuses versions et reprises, s'appelait à l'origine Coimbra.
Ce n'est pas à Coimbra que je suis allée en avril 2015, mais à Lisbonne.
Où, en avril 2015, on a croisé, comme dans Requiem, le fantôme de Pessoa...
Lisbonne où, bien sûr, on ne peut pas ne pas penser à un autre avril au Portugal, celui de 1974...
Cela fait deux ans, presque jour pour jour, que j'ai commencé ce blog, avec La lune, le temps, la rencontre et le rêve. 275 posts plus tard, alors que j’atteins sans trop y croire ce bizarre 50, voici, chers amis et lecteurs, en guise de bougies, cinquante lumières dans le temps croisées ici et qui, de Clermont-Ferrand à Paris, de Manosque à Rouen, de l'Italie à la lune, ont accompagné mes rêveries et vagabondages. Merci pour votre fidélité. Je vous embrasse.