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mercredi 7 février 2018
Les paupières en fer des vitrines
"Nous nous arrêtâmes avec la foule au bord du trottoir.
- Vous me suivez ? – dit-il.
Des chauffeurs de taxi forcément désœuvrés regardaient de notre côté. Des hommes-sandwiches nous séparèrent.
- Qu’est-ce que vous décidez ? dit-il.
Je l’entraînai dans le passage Choiseul :
- Vous ne voulez plus me parler ?
Je lui disais cela parce que je l’avais toujours connu.
L’alignement des vitrines fermées et des volets ne fut pas un repos.
- J’aime me taire, dit-il.
Nos pas résonnaient dans le passage, les paupières en fer des vitrines souffraient, la lèvre inférieure de l'inconnu s’affichait, une lèvre fendue comme un fruit."
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jeudi 8 octobre 2015
Ciels florentins
lundi 16 mars 2015
Derniers, dernières
Soixante ans aujourd'hui que Nicolas de Staël a rejoint les étoiles. Le Concert (ou Le Grand Concert ; L'Orchestre), peint en trois jours du 14 au 16 mars et resté inachevé, est son dernier tableau.
* * *
Ce 16 mars, il écrit deux dernières lettres.
L'une à son marchand Jacques Dubourg :
Jacques,
J'ai commandé chez un petit menuisier ébéniste près des remparts deux chaises longues en bois dont j'ai payé une, cela pour Ménerbes.
Au soin de la douane il reste toujours, les papiers sont à la compagnie générale qui transporta mes tableaux la dernière fois, tous les papiers concernant des petites chaises et tabourets que j'ai achetés en Espagne, aussi pour Ménerbes.
Je n'ai pas la force de parachever mes tableaux.
Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Nicolas
L'autre à son ami Jean Bauret :
Cher Jean,
Si vous avez le temps, voulez-vous au cas où l'on organise quelque exposition que ce soit de mes tableaux, dire ce qu'il faut faire pour qu'on les voie ?
Merci pour tout.
Nicolas
* * *
C'est de mai 1954, soit un peu moins d'un an auparavant, que date sa dernière lettre à René Char, où il évoque en filigrane son dernier amour, sa passion ardente, violente, désespérée, fatale pour Jeanne :
Bonjour vieux frère,
Donne-moi des nouvelles de ta santé, tant que tu es à Paris je suis inquiet. Tout le monde va bien ici, sauf Urbain qui m'a envoyé un ultimatum d'apothicaire. Il pleut tous les jours. On se reverra à l'Isle avec autant d'eau que la dernière fois, séparés de notre reine par le déluge.
Il y a des femmes qui ne se montrent que tels les astres, seuls avec tout le firmament intime au ciel.
Je l'aime à crever.
t'embrasse bien fort.
Nicolas.
* * *
Derniers lieux :
| Antibes, sur les remparts, la maison Ardouin |
vendredi 15 août 2014
J'ai tant rêvé de toi
"J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère ?
J'ai tant
rêvé de toi que
mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant
rêvé de toi qu'il
n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
J'ai tant
rêvé de toi, tant
marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie."
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie."
Robert Desnos, A la mystérieuse, Corps et biens
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mercredi 21 mai 2014
Ils nous a dotés
![]() |
| Paysage, Antibes - 1955 Une des toutes dernières œuvres de Nicolas de Staël |
"Le "printemps" de Nicolas de Staël n'est pas de ceux qu'on aborde et qu'on quitte, après quelques éloges, parce qu'on en connaît le rapide passage, l'averse tôt chassée.
Les années 1950-1954 apparaîtront plus tard, grâce à cette œuvre, comme des années de "ressaisissement" et d'accomplissement par un seul à qui il échut d'exécuter sans respirer, en quatre mouvements, une recherche voulue. Staël a peint. Et s'il a gagné de plein gré son dur repos, ils nous a dotés, nous, de l'inespéré, qui ne doit rien à l'espoir."
René Char, texte publié en mars 1965 dans le Nouvel Observateur pour le dixième anniversaire de la mort du peintre. Initialement intitulé Témoignage, il a été ensuite renommé par son auteur Il nous a dotés.
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