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samedi 20 mai 2017

Rencontre (12)



"Rencontre

       A René Char

René Char,
c'est sûr, nous deux quelque part on se sera rencontré,
peut-être bien dans les frondaisons du sommeil,
peut-être bien dans le silencieux défilé des mots
lors de longs couchants bouleversés, quand sur
une cloche, retournée à même la terre,
pleine de l'eau de la pluie,
se sont posés les 9 oiseaux cendrés qui boivent goutte à goutte
et en relevant à chaque goulée leur jolie tête
disent un merci au Vaste Invisible.
Eh, oui, René
c’est dans ce merci ineffable que nous nous sommes rencontrés."


Yannis Ritsos, in Balcon (Editions Bruno Doucey, 2017)

lundi 5 décembre 2016

Les neuf mots du bleu



"Mais Lilia, elle, était emballée par le sujet, elle dansait avec lui, elle avait une aventure avec lui. Elle comprenait la poésie de la multiplicité, de l'aliénation, des concepts inconciliables de la géographie : dans l'une des langues mayas, il existe neuf mots différents pour désigner la couleur bleue. (Cela, il le savait depuis des années, mais ce fut grâce à elle qu'il se demanda à quoi pouvaient ressembler ces intraduisibles nuances de bleu.)"

Emily St. John Mandel, Dernière nuit à Montréal (Rivages/Noir)

Le bleu de Klein est-il une de ces nuances, et quel mot maya pour le désigner ?

Et le cassé-bleu de Nicolas de Staël ?  (expression inventée par son ami René Char)

Le "cassé-bleu", c'est absolument merveilleux, au bout d'un moment la mer est rouge, le ciel jaune et les sables violets, et puis cela revient à la carte postale de bazar, mais ce bazar-là et cette carte, je veux bien m'en imprégner jusqu'au jour de ma mort. Sans blague, c'est unique René. Il y a tout là. Après on est différent.
(Lettre de Nicolas de Staël à René Char, 23 juin 1952)

Peut-être "bleudeklein" et "cassébleu" sont-ils finalement des mots mayas.
 

samedi 21 mai 2016

Jean, René et la murmurée



"J’ai, ce matin, suivi des yeux Florence qui retournait au Moulin du Calavon. Le sentier volait autour d’elle : un parterre de souris se chamaillant ! Le dos chaste et les longues jambes n’arrivaient pas à se rapetisser dans mon regard. La gorge de jujube s’attardait au bord de mes dents. Jusqu'à ce que la verdure, à un tournant, me le dérobât, je repassai, m’émouvant à chaque note, son admirable corps musicien,
inconnu du mien."

René Char, Feuillets d'Hypnos (fragment 213)

Publié en mars 1946 dans la revue Fontaine avec d'autres "fragments", ce texte avait pour titre La murmurée (titre qui disparaîtra à la parution du recueil).

* * *

En souvenir de Jean L., qui m'avait offert ce livre. Poète lui aussi, musicien, peintre, infiniment humain. Quatre ans déjà. Il manque tant.

Le pont Julien, sur la Via Domitia, enjambe le Calavon.

mercredi 2 septembre 2015

Le miroir des aigles


Depuis le Jas des Agneaux, au sommet de Larran





















"Le Mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue."

René Char, Le Thor, in Fureur et Mystère

En redescendant du col de Notre-Dame des Abeilles
















Le versant nord, sombre et austère, depuis la vallée du Toulourenc

lundi 16 mars 2015

Derniers, dernières



Soixante ans aujourd'hui que Nicolas de Staël a rejoint les étoiles. Le Concert (ou Le Grand Concert ; L'Orchestre), peint en trois jours du 14 au 16 mars et resté inachevé, est son dernier tableau.

* * *

Ce 16 mars, il écrit deux dernières lettres.

L'une à son marchand Jacques Dubourg :
Jacques,
J'ai commandé chez un petit menuisier ébéniste près des remparts deux chaises longues en bois dont j'ai payé une, cela pour Ménerbes.
Au soin de la douane il reste toujours, les papiers sont à la compagnie générale qui transporta mes tableaux la dernière fois, tous les papiers concernant des petites chaises et tabourets que j'ai achetés en Espagne, aussi pour Ménerbes.
Je n'ai pas la force de parachever mes tableaux.
Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
De tout cœur.
Nicolas

L'autre à son ami Jean Bauret :
Cher Jean, 
Si vous avez le temps, voulez-vous au cas où l'on organise quelque exposition que ce soit de mes tableaux, dire ce qu'il faut faire pour qu'on les voie ?
Merci pour tout.
Nicolas

* * * 

C'est de mai 1954, soit un peu moins d'un an auparavant, que date sa dernière lettre à René Char, où il évoque en filigrane son dernier amour, sa passion ardente, violente, désespérée, fatale pour Jeanne :

Bonjour vieux frère,
Donne-moi des nouvelles de ta santé, tant que tu es à Paris je suis inquiet. Tout le monde va bien ici, sauf Urbain qui m'a envoyé un ultimatum d'apothicaire. Il pleut tous les jours. On se reverra à l'Isle avec autant d'eau que la dernière fois, séparés de notre reine par le déluge.
Il y a des femmes qui ne se montrent que tels les astres, seuls avec tout le firmament intime au ciel.
Je l'aime à crever.
t'embrasse bien fort.
Nicolas.

* * * 

Derniers lieux :

Antibes, sur les remparts, la maison Ardouin

vendredi 13 juin 2014

Quelle joie, René, quelle joie !


Parc des Princes - 1952
 "Paris, 10 avril 1952

Très cher René,

Merci de ton mot, tu es un ange, comme les gars qui jouent au Parc des Princes la nuit. Je n'arrive pas à te joindre par téléphone, il y a une abeille asexuée qui bourdonne sur la langue de cette femme en sycomore qui s'intègre à ton hôtel.

Je pense beaucoup à toi. Quand tu reviendras, on ira voir des matchs ensemble, c'est absolument merveilleux, personne là-bas ne joue pour gagner si ce n'est à de rares moments de nerfs où l'on se blesse.

Entre ciel et terre, sur terre rouge ou bleue, une tonne de muscle voltige en plein oubli de soi, avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie, René, quelle joie !

Alors j'ai mis en chantier toute l'équipe de France, de Suède, et cela commence à se mouvoir un tant soit peu. Si je trouvais un local grand comme la rue Gauguet, je mettrais deux cents petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la nationale au départ de Paris.

Mais voilà, place Saint-Michel, une fille de Marseille qui m'enlève tout le calme pour méditer à mes projets. Une vulgarité, René, telle que cela devient sublime, et ronde comme une pierre tendre. Dieu si j'arrive à faire un nu avec ce phénomène mais j'ai jamais vu un volume pareil à vingt ans.

Je te promets de ces rigolades à ton retour, tu n'as qu'à chasser les mirages.
Ecris-moi si tu as un peu de temps, je vends des pommes au Texas.

Merci encore de ton accueil à mon tableautin.

A toi

Nicolas"

Parc des Princes (Les Grands Footballeurs) - 1952

mercredi 21 mai 2014

Ils nous a dotés

Paysage, Antibes - 1955
Une des toutes dernières œuvres de Nicolas de Staël

"Le "printemps" de Nicolas de Staël n'est pas de ceux qu'on aborde et qu'on quitte, après quelques éloges, parce qu'on en connaît le rapide passage, l'averse tôt chassée.
Les années 1950-1954 apparaîtront plus tard, grâce à cette œuvre, comme des années de "ressaisissement" et d'accomplissement par un seul à qui il échut d'exécuter sans respirer, en quatre mouvements, une recherche voulue. Staël a peint. Et s'il a gagné de plein gré son dur repos, ils nous a dotés, nous, de l'inespéré, qui ne doit rien à l'espoir."

René Char, texte publié en mars 1965 dans le Nouvel Observateur pour le dixième anniversaire de la mort du peintre. Initialement intitulé Témoignage, il a été ensuite renommé par son auteur Il nous a dotés.

lundi 17 mars 2014

Une carte postale de Ravenne

Fons vitae - Ravenne, Mausolée de Galla Placidia

René Char
5 rue Jules-Chaplain
Paris VIe

Si tu peux imaginer ce que cela pouvait être à travers les vitraux colorés.
Ce n'est pas seulement passionnant, cela touche au délire.

A toi de plein cœur.

Nicolas
* * *

Je ne sais pas ce qui figurait au verso de cette carte postale adressée de Ravenne le 14 février 1953 par Nicolas de Staël à René Char. Mais compte tenu des deux phrases du recto, très certainement une photo des mosaïques de la basilique Saint-Vital ou du Mausolée de Galla Placidia - dont il est dit dans le recueil de correspondance entre René Char et Nicolas de Staël déjà évoqué ici que ce dernier conserva une carte. Donc pourquoi pas ce détail bleu ? Il me plaît de l'imaginer. Comme de Staël demande à son ami d'imaginer. Et en quelques mots surgissent l'art, la couleur, la beauté, la passion, l'amitié. Comme l'écrit Sébastien Lapaque dans sa délicieuse Théorie de la carte postale.

"La carte postale, c'étaient donc les mots alliés avec la vie. Dans l'empire de la marchandise, c'étaient l'amour et l'amitié tracés en belles lettres avec la main ; le bonheur et la beauté racontés avec de l'encre et du papier. C'était mieux qu'un objet vivant, c'était de la matière organique. Les limiers de la police scientifique, à qui tous leurs instruments électroniques permettaient de recenser le patrimoine génétique de l'expéditeur, en portaient témoignage. Malgré toutes les préventions de notre monde de perfection hygiénique, destructeur de boîtes aux lettres et dévoreur d'enfance, une carte postale, c'était aussi de la sueur et des larmes. Au recto, on ne reconnaissait pas simplement les pleins et les déliés d'une belle écriture, on retrouvait le tremblement d'une main, l'émotion au bout des doigts, la peur, les délices, l'espérance, la folie - vivants, bien vivants. Et il y avait le timbre, le timbre collé avec de la salive, dépositaire du souffle de l'expéditeur.
Comme un baiser."

Ménerbes - 1953

dimanche 8 septembre 2013

Voir Syracuse (53), peindre Syracuse (54), mourir (55)

Plage de Syracuse - 1954




"Moi, je suis corps et âme devenu un fantôme qui peint des temples grecs et un nu si adorablement obsédant sans modèle, qu'il se répète et finit par se brouiller de larmes. Ce n'est pas atroce, mais on touche souvent sa limite. Quand je pense à la Sicile, qui est elle-même un pays de vrais fantômes, où les conquérants seuls ont laissé quelques traces, je me dis que je suis dans un cercle d'étrangetés dont on ne se sort jamais."
(Nicolas de Staël, lettre à René Char, novembre 1953)

"Entre la réalité et moi, il s'est bâti un mur opaque, lourd, pesant. Il faut que je vous décrive ce mur. A droite, plus d'ouverture. A gauche, un peu de lumière. Pour arriver à passer par là, pour trouver la lumière, je dois me débarrasser de ma carcasse d'homme... Peignez ce mur, mon obsession. Peignez-le si vous pouvez."
(Nicolas de Staël, lettre à une amie peintre, 1954)


"... Nicolas de Staël, nous laissant entrevoir son bateau imprécis et bleu, repartit pour les mers froides, celles dont il s’était approché, enfant de l’étoile polaire."
(René Char, Excursion au village, dans Aromates chasseurs, 1976)

Quant à Aragon, il exprimera en rimes ses regrets d'avoir volontairement ignoré Nicolas de Staël :

"J’ai connu Gris et je connais Chagall
J’ai connu Miró Max Ernst André Masson Fernand Léger
J’ai passé sans le voir Nicolas de Staël
On ne prend pas à coup sûr la modulation de fréquence qu’il faudrait"
(Écrits sur l’art moderne, 1981)

samedi 24 août 2013

Le poète et le peintre

Eté 2013

"Bien Cher Nicolas,
Le jour est ici presque comme la nuit
du Parc des Princes, mais le sol et le ciel sont
peu animés !
Je suis dans un drôle d’état.
J’aperçois quelquefois la folie à l’horizon
comme la cime rompue du mont Ventoux.
Ce n’est pas désagréable du tout, mais il faut
y aller…
Là le vent ne vous pousse pas !
Toute ma pensée affectueuse

R. C."