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vendredi 3 mars 2017

Un croisement entre un renard et un nuage



"Est-il possible qu’il n’existe que dix exemplaires au monde de ces comics ?
Bien que Kirsten en ait pris grand soin, ils sont maintenant cornés et usés sur les bords. Le premier numéro s’ouvre sur un dessin en double page. Le Dr Eleven est perché sur de sombres rochers dominant une mer indigo au crépuscule. Des bateaux naviguent entre les îles, des éoliennes tournent à l’horizon. Il tient son chapeau de feutre à la main. Un petit animal blanc est assis à côté de lui. (Plusieurs membres de la Symphonie, parmi les plus anciens, ont confirmé qu’il s’agissait d’un chien, mais Kirsten n’en a jamais vu de semblable. Il s’appelle Luli. On dirait un croisement entre un renard et un nuage.) Au bas de l’image, il y a une ligne de texte : Je parcourus du regard mon domaine endommagé, essayant d’oublier la douceur de la vie sur la Terre."

* * *

"En fin d'après-midi, elle trouva dans sa poche un bout de papier plié en deux. Elle reconnut l'écriture d’August.

Un fragment pour mon amie...
Si ton âme quittait cette terre, je la suivrais pour te rejoindre
Silencieux, mon vaisseau spatial suspendu dans la nuit

Elle lisait un de ses poèmes pour la première fois et en fut prodigieusement émue. « Merci », lui dit-elle quand elle le revit. Il se borna à hocher la tête."

* * *

"Ils passèrent la nuit sous un arbre, à proximité du pont, allongés côte à côte sur le plastique d'August. Kirsten dormit d'un sommeil agité ; chaque fois qu'elle se réveillait, elle avait conscience du paysage désertique, du manque de gens, d'animaux et de caravanes autour d'elle. L'enfer, c'est l'absence de ceux qu'on voudrait tant avoir auprès de soi."

lundi 5 décembre 2016

Les neuf mots du bleu



"Mais Lilia, elle, était emballée par le sujet, elle dansait avec lui, elle avait une aventure avec lui. Elle comprenait la poésie de la multiplicité, de l'aliénation, des concepts inconciliables de la géographie : dans l'une des langues mayas, il existe neuf mots différents pour désigner la couleur bleue. (Cela, il le savait depuis des années, mais ce fut grâce à elle qu'il se demanda à quoi pouvaient ressembler ces intraduisibles nuances de bleu.)"

Emily St. John Mandel, Dernière nuit à Montréal (Rivages/Noir)

Le bleu de Klein est-il une de ces nuances, et quel mot maya pour le désigner ?

Et le cassé-bleu de Nicolas de Staël ?  (expression inventée par son ami René Char)

Le "cassé-bleu", c'est absolument merveilleux, au bout d'un moment la mer est rouge, le ciel jaune et les sables violets, et puis cela revient à la carte postale de bazar, mais ce bazar-là et cette carte, je veux bien m'en imprégner jusqu'au jour de ma mort. Sans blague, c'est unique René. Il y a tout là. Après on est différent.
(Lettre de Nicolas de Staël à René Char, 23 juin 1952)

Peut-être "bleudeklein" et "cassébleu" sont-ils finalement des mots mayas.
 

lundi 10 octobre 2016

Derniers instants




"Elena posa son crayon rouge et ferma les yeux. Toute sa vie, elle avait été attentive aux derniers instants – le dernier instant avant une catastrophe, le dernier instant avant une surprise, le dernier instant avant d’ouvrir la lettre de l’université Columbia dans le salon de votre ville natale arctique, avec vos parents qui attendent sur le seuil en retenant leur souffle – et elle en était arrivée à reconnaître d’emblée un dernier instant quand elle en voyait un. Là, c’était le dernier instant où elle pourrait supporter de continuer ainsi."

Emily St. John Mandel, On ne joue pas avec la mort (Rivages/Noir)