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mardi 24 juin 2014

Solitude (6) - Ivresses, chansons et belles Italiennes



"La carafe était posée sur la table entre les deux hommes. Neubourg sortit deux verres qu'il fit tinter avant de les remplir. Il en tendit un à Maranges et leva l'autre en le faisant tourner.
- Qu'est-ce que tu dis de ce chef d’œuvre ? Chinon Les Roches, famille Lenoir, 1990. Un nez à l'ancienne, légèrement animal, une bouche fruitée et épicée.
Maranges sourit. Ce jargon ne l'avait jamais convaincu.
- Je n'ai pas l'impression que tu sois en grande forme, poursuivit Neubourg. On va se consoler en écoutant Laura Pausini.
Leurs goûts artistiques étaient très différents. Mais ils partageaient une étonnante passion pour la variété italienne. Adriano Celentano, Fabrizio De André et Umberto Tozzi occupaient les places d'honneur de leur panthéon musical. Cette affection décuplait pour les femmes.
- Elles n'appartiennent pas pour rien à la race de Catherine de Sienne et de Sophia Loren, expliquait Neubourg. 
Laura Pausini commença à chanter.
Adossé au canapé, les yeux mi-clos, Maranges se laissa enivrer par la voix entêtante de la belle Italienne."

Sébastien Lapaque, Les Barricades mystérieuses


samedi 22 mars 2014

Conjuguer les cartes postales, plaisir du temps


"Et tout faisait carte postale". La formule était magnifique à l'imparfait, qui se révélait décidément le temps des cartes postales. "Je retrouvais la plage, je mangeais une glace et j'étais heureux avec la mer" ; "La montagne était belle, le soleil tiède, la neige mouillée, et je pensais à toi" ; "Nous roulions vers le sud, l'automne rougissait de bonheur et la terre nous racontait des histoires."
"Et tout faisait carte postale". Cette perfection de l'imparfait. Cela dit, ruminait-il dans les profondeurs de son rêve, le passé simple pouvait lui aussi faire son petit effet : "Et tout fit carte postale". On pouvait également oser le présent du subjonctif : "Et que tout fasse carte postale." Ou le conditionnel présent. "Et tout ferait carte postale". Pas mal, le conditionnel. Ainsi la carte postale laissait-elle entendre à son destinataire qu'il manquait quelqu'un : lui. "Nous roulerions vers le sud, l'automne rougirait de bonheur et la terre nous raconterait des histoires."

Sébastien Lapaque, "Théorie de la carte postale"

lundi 17 mars 2014

Une carte postale de Ravenne

Fons vitae - Ravenne, Mausolée de Galla Placidia

René Char
5 rue Jules-Chaplain
Paris VIe

Si tu peux imaginer ce que cela pouvait être à travers les vitraux colorés.
Ce n'est pas seulement passionnant, cela touche au délire.

A toi de plein cœur.

Nicolas
* * *

Je ne sais pas ce qui figurait au verso de cette carte postale adressée de Ravenne le 14 février 1953 par Nicolas de Staël à René Char. Mais compte tenu des deux phrases du recto, très certainement une photo des mosaïques de la basilique Saint-Vital ou du Mausolée de Galla Placidia - dont il est dit dans le recueil de correspondance entre René Char et Nicolas de Staël déjà évoqué ici que ce dernier conserva une carte. Donc pourquoi pas ce détail bleu ? Il me plaît de l'imaginer. Comme de Staël demande à son ami d'imaginer. Et en quelques mots surgissent l'art, la couleur, la beauté, la passion, l'amitié. Comme l'écrit Sébastien Lapaque dans sa délicieuse Théorie de la carte postale.

"La carte postale, c'étaient donc les mots alliés avec la vie. Dans l'empire de la marchandise, c'étaient l'amour et l'amitié tracés en belles lettres avec la main ; le bonheur et la beauté racontés avec de l'encre et du papier. C'était mieux qu'un objet vivant, c'était de la matière organique. Les limiers de la police scientifique, à qui tous leurs instruments électroniques permettaient de recenser le patrimoine génétique de l'expéditeur, en portaient témoignage. Malgré toutes les préventions de notre monde de perfection hygiénique, destructeur de boîtes aux lettres et dévoreur d'enfance, une carte postale, c'était aussi de la sueur et des larmes. Au recto, on ne reconnaissait pas simplement les pleins et les déliés d'une belle écriture, on retrouvait le tremblement d'une main, l'émotion au bout des doigts, la peur, les délices, l'espérance, la folie - vivants, bien vivants. Et il y avait le timbre, le timbre collé avec de la salive, dépositaire du souffle de l'expéditeur.
Comme un baiser."

Ménerbes - 1953