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mardi 20 octobre 2015

Tout à coup, le printemps était là




"- Pourquoi haletez-vous ?
- J'ai fait un peu de jogging.
- J'ai appelé au commissariat et on m'a gentiment donné votre numéro privé.
Pause.
- Je voulais seulement vous souhaiter bonne nuit.
Tout à coup, le printemps était là.
Des petites marguerites poussèrent dans les interstices entre les carreaux du sol.
Deux hirondelles vinrent se poser sur la bibliothèque. Elle gazouillèrent, si les hirondelles gazouillent.
- Merci. Mais malheureusement, ça ne va pas être une bonne nuit.
Pourquoi le dit-il ?
Il voulait se faire plaindre ou apparaître à ses yeux en guerrier, comme Roland ?
- Pourquoi ? demanda-t-elle.
- Je dois surveiller la villa des Sciortino.
- Je sais où c'est. Vous pensez que les voleurs, cette nuit...
- C'est une probabilité.
- Vous y allez seul ?
- Oui.
- Et où est-ce que vous allez vous cacher ?
- Sur cette petite colline qu'il y a...
- Oui, j'ai compris.
Une autre pause.
- Ben, bonne chance et bonne nuit quand même.
- Vous de même.
Enfin, elle avait tiliphoné ! Mieux que rin. il se dirigea vers la voiture en chantonnant Guarda come dondolo."

Andrea Camilleri, Le Sourire d'Angelica, traduction Serge Quadruppani




Et on n'oubliera pas que ce Guarda come dondolo (dont les arrangements sont signés Ennio Morricone), figure sur la bande originale du Fanfaron, et qu'il y est même à l'honneur dans la bande-annonce.
Camilleri, Risi, avec eux aussi, même en automne, tout à coup le printemps est là...



samedi 28 mars 2015

Or, noir, et bleu



Après que tu as fait dans quelque lieu d'espoir
Cette belle moisson de mots d'or et de noir
Que les larmes de sang - celles de Roy Batty ?
De ces funestes mars ont épousé la pluie
Marcher dans Paris
Marcher dans le soir
Marcher dans le bleu
Going home





mardi 19 novembre 2013

Une belle soirée


C'était en février dernier. Il faisait froid et il tombait des cordes. Mais qu'importe puisque la Librairie Charybde recevait Serge Quadruppani, et rue de Charenton cette soirée-là fut ensoleillée et chaleureuse comme l'Italie, comme la Sicile.
Avec Hugues, le libraire, on a lu à deux voix des extraits des trois derniers romans de Serge Quadruppani, qui mettent en scène la ô combien savoureuse, râleuse, rusée, gourmande, charmeuse, sensuelle commissaire Simona Tavianello à la crinière vieil ivoire, aux prises avec les collusions de l'argent et du pouvoir sous toutes leurs formes - la mafia, les services secrets, l'industrie agroalimentaire, les journalistes télé véreux...
On a lu aussi un extrait d'Un été ardent, un des plus beaux et émouvants romans de la série des Montalbano du maestro Andrea Camilleri, dont Serge Quadruppani est le génial traducteur - et auquel il rend hommage à plusieurs reprises dans la série des Simona Tavianello, notamment en le faisant apparaître en personne dans Saturne.
Puis la discussion s'est engagée entre le public et Serge, qui a répondu aux questions avec humour, malice et gentillesse. Il a notamment expliqué la genèse du personnage de Simona, a dit l'utilité, dans chaque livre de la série, de l'âne, du chien, du chat et du lapin, a raconté une belle anecdote sur Camilleri et Sciascia. On a aussi un peu débattu de problèmes cruciaux comme de savoir si Livia, l'éternelle fiancée de Montalbano, était insupportable ou pas...
Et pour terminer cette belle soirée, comme quoi l'amour de l'Italie ne rend pas sectaire, on est allés manger... chinois !


« Le lieutenant Licata tarda un peu à se mettre debout. La commissaire lui adressa un sourire qu'elle voulait amical, mais craignant qu'il y voie de la moquerie pour le rôle secondaire auquel on l'assignait, elle reprit aussitôt une expression neutre. Celle du patron des services d'information était toujours aussi peu déchiffrable.
On échangea des poignées de main.
Et seul un narrateur omniscient, mal venu dans une époque postmoderne, aurait pu nous faire savoir qu'en serrant dans sa grande main énergique et manucurée les cinq doigts dodus de la commissaire, Febbraro pensa "Sale pouffiasse rouge, on va te niquer la gueule" tandis que Simona songeait "Fasciste de merde, tu crois que je ne te vois pas venir ?" » 
Saturne

lundi 12 août 2013

"N'importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde !"


"Deux étagères étaient encore occupées par des polars usagés.
Dans combien d'entre eux racontait-on que le tir d'une arme munie d'un réducteur de son ressemble au bruit d'un bouchon de champagne qui saute ?
C'est la question que je me suis posée deux heures plus tard, quand le capitaine de police Fabienne Orsoni m'a annoncé que mon ami Paul avait été tué par arme à feu. La capitaine a des yeux gris-bleu, des boucles blond cendré, et tandis qu'elle me demandait de lui raconter pour la troisième fois ma visité à Paul, je ne pouvais détacher mes regards du charmant espace entre ses deux incisives du haut.
- Monsieur Lafitte ? insista-t-elle. Vous avez entendu ma question ? Vous avez la tête ailleurs ? Oh, eh, Monsieur Lafitte ? Ça ne va pas ? Vous voulez voir un médecin ?
Je m'arrachai à ma contemplation.
- Un médecin ? Pour quoi faire ?
L'espace entre les dents disparut, le temps d'une moue mettant en valeur la ductilité des lèvres policières. Le regard des yeux ardoise me fixa quelques secondes, puis :
- Ah, fit-elle, découvrant à nouveau l'émouvante lacune interdentaire, vous revoilà parmi nous... Je m'inquiétais. Vous aviez l'air tellement, tellement... ailleurs.
- Anywhere out of the world...
- Pardon ?
Je m'éclaircis la voix.
- Je désire changer ma version des faits. Dire enfin la vérité. Soulager ma conscience."
 

Au fond de l’œil du chat, Serge Quadruppani

dimanche 14 avril 2013

La lune, le temps, la rencontre et le rêve



« - T'es complètement fou.
Vincent hocha derechef.
- On peut dire ça, ou alors simplement, qu'elle et moi, on s'est rencontrés. D'après un dictionnaire usuel du XXe siècle, le mot rencontre est apparu en français au XIIIe, avec le sens de coup de dés et de combat, ce qui est déjà une bonne indication de ce qui a suivi, en ce qui me concerne. Depuis 1538, le terme rencontre désigne "le fait pour deux personnes de se trouver en contact, d'abord par hasard, puis par ext., d'une manière concertée ou prévue". J'aime la promesse qu'apporte ce par ext. Elle m'annonce que revoir Charlotte ne sera qu'une question de temps. Or, selon ce même dico, le mot temps est ce "milieu indéfini où paraissent se dérouler irréversiblement les existences dans leur changement". Paraissent ! Tu te rends compte ? Ce paraissent me ravit. D'autant qu'un autre dictionnaire, moins usuel, le Boustrophédon en sept volumes, fournit une étymologie différente du terme rencontre, il vient de tenscontre, vieux mot formé à partir de tens, temps en ancien français et de contre. Se rencontrer, c'est donc contrer le temps

« Mais B. peut bien s'appeler pour nous Raymond, et A. porter l'identité du nouveau détenu qui a remplacé Vincent dans la cour de promenade, A. et B. ont développé leurs capacités à rêver éveillés au point qu'en ce moment même, dans leur déambulation, ils voyagent, ils sont ce qu'ils veulent.
Ici, dans cette cour et dans ce livre, je, pas moi, l'autre, prend parti. Contre les liens sociaux et ceux du sang qui m'imposent des semblables, des frères que je n'ai pas choisis. Contre l'identité qui m'enferme et m'associe de force. Pour le rêve, ses déambulations non programmées et ses associations libres.»

Serge Quadruppani, "Les Alpes de la lune"