jeudi 13 septembre 2018

Un amas de noir brillant




"Que c'est fragile, l’insouciance d'un soir. Qui se promène bras dessus, bras dessous, entre les lampadaires ? Les fantômes sont habiles, personne ne leur défend de circuler. La mer est un amas de noir brillant."
 

Marie Richeux, Climats de France (Sabine Wespieser Editeur, 2017)



mercredi 5 septembre 2018

Les trois maisons du poète (1) - La Sebastiana



A « La Sebastiana » 

C'est moi qui ai construit la maison.

Je l'ai faite d’abord d'air. 
Puis dans l'air j'ai hissé le drapeau
et je l'ai laissé suspendu
au firmament, à l'étoile, à
la clarté et à l'obscurité. 

Ciment, fer, verre
étaient la fable,
plus précieux que le blé et comme l'or,
il fallait les chercher et les vendre,
et ainsi vint un camion :
ils déchargèrent des sacs 
et encore des sacs,
la tour s'agrippa à la terre dure,
- mais pas assez, dit le constructeur,
elle manque de ciment, de verre, de fer, de portes -,
et je n'ai pas dormi de la nuit. 

Mais elle grandissait, 
grandissaient les fenêtres, 
et sous peu, 
en lui collant le papier, en travaillant, 
en s'y attaquant du genou et de l'épaule, 
elle allait grandir jusqu'à exister, 
jusqu'à ce qu’on puisse regarder par la fenêtre, 
et avec autant de sacs, il semblait
qu'elle pourrait soutenir un toit et s'élèverait, 
et elle s'accrocherait finalement au drapeau
qui suspendait encore au ciel ses couleurs. 

J’ai rassemblé les portes les moins chères, 
celles qui étaient mortes
et qu'on avait jetées de chez elles,
des portes sans murs, cassées, 
débris entassés, 
des portes sans mémoire, 
sans souvenir de clé,
et j'ai dit: « Venez
à moi, portes perdues :
je vous donnerai une maison et un mur
et une main qui frappe, 
vous battrez de nouveau en ouvrant l’âme,
vous veillerez sur le sommeil de Matilde 
avec vos ailes qui volèrent tant ». 

Alors la peinture
arriva aussi en léchant les murs, 
les parant de bleu ciel et de rose 
pour qu'ils se mettent à danser. 
Ainsi la tour danse, 
chantent les escaliers et les portes, 
et la maison grimpe jusqu'à toucher le mât, 
mais l'argent manque, 
les clous manquent, les serrures, le marbre. 
Cependant, la maison 
continue de grimper 
et quelque chose se passe, un battement 
parcourt ses veines :
c'est peut-être une scie qui navigue
comme un poisson dans l'eau des rêves, 
ou un marteau qui pique
comme un fourbe condor charpentier 
les tables de la pinède que nous piétinerons. 

Quelque chose se passe et la vie continue. 

La maison grandit et parle, 
elle se maintient debout, 
des vêtements sont suspendus à un échafaudage, 
et comme en mer, le printemps 
nageant comme une naïade marine
embrasse le sable de Valparaiso, 

cessons d'imaginer : voici la maison : 

tout ce qui manque sera bleu, 

il ne lui reste plus qu'à fleurir. 

Ce sera le travail du printemps. 

Pablo Neruda, in Plenos poderes, 1962
(traduction François M., 2018) 





C'est en 1959 que Pablo Neruda (alors âgé de 55 ans), décide d'acquérir une maison à Valparaiso. Il fait alors à ses amies Sara Vial et Marie Martner la demande suivante :

 « Je ressens la fatigue de Santiago. Je veux trouver à Valparaiso une petite maison où vivre et écrire tranquille. Elle devra répondre à certaines conditions. Elle ne doit être située ni trop haut ni trop bas. Elle doit être solitaire, mais pas trop. Avec des voisins qu’on peut espérer invisibles. Il ne faudrait ni les voir ni les entendre. Originale, mais non dénuée de confort. Avec de nombreuses ailes, mais solide. Ni trop grosse, ni trop petite. Loin de tout, mais proche des transports publics. Indépendante, mais proche des commerces. De plus, elle doit être très bon marché. Pensez-vous que je peux trouver une maison comme ça à Valparaiso? »

Elles découvrent alors sur le mont Florida, une des collines de Valparaiso, le chantier d'une grande maison, dont le propriétaire, un architecte prénommé Sebastián, est mort plusieurs années auparavant sans pouvoir achever les travaux. Pablo Neruda la trouve à son goût, mais trop grande pour lui seul ; il l'achète donc en commun avec son amie sculptrice Marie Martner et son mari le docteur Francisco Velasco.

La maison, baptisée La Sebastiana en l’honneur du propriétaire précédent, fut inaugurée en 1961 lors d’une fête mémorable, et à cette occasion Neruda écrivit le poème ci-dessus.

Pillée après le coup d’état de 1973, La Sebastiana a été restaurée à partir de 1991. Charme et originalité de la structure tout en escaliers, terrasses et fenêtres, vue sublime sur la baie de Valparaiso, décoration foisonnante d'un goût exquis (Neruda était un grand collectionneur, notamment de cartes anciennes, de peintures, d'instruments de navigation), c'est peu de dire que, comme les autres maisons chiliennes du poète (Isla Negra, et, à Santiago, La Chascona), La Sebastiana semble avoir une âme... Elle méritait bien un poème.




vendredi 31 août 2018

mercredi 29 août 2018

Le pouvoir des lieux



"Nous arrivâmes au début de l'été 1962 et nous partîmes au début de l'été 1968. Six courtes années, mais une vie entière, en réalité, une éducation sentimentale qui ne se répéterait jamais.
Car il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir - bénéfique, maléfique, profond et irrésistible - des lieux."



dimanche 19 août 2018

Les lunes de l'été


17 juillet - Un classique premier croissant

26 juillet - La veille de son show, the Lady of the Night se préparait dans sa loge,
tout en éclat et en sélénité.

27 juillet - Le Grand Soir. Madame est dans l'ombre de la Terre,
et ça lui va bien au teint.

12 août - Les conditions étaient particulièrement favorables pour observer,
au sortir de son berceau, une nouvelle-née d'à peine 36 heures...

14 août - Deux jours plus tard, la nourrissonne était déjà devenue
une bien belle enfant.

Une histoire simple (fin de saison)

vendredi 17 août 2018

Solitude (14)



"Il montra la porte du fond. Et puis il prit congé.
Par la fenêtre, je le regardai partir. Sous la pluie il suivait le sentier, et sans hâte il s'enfonça à travers le bois, où soufflait le vent.
De nouveau je fus seul.
*
Il n'y a pas deux temps pareils de solitude, car jamais on n'est seul de la même façon. Il est des êtres singuliers dont le passage vous inspire un sentiment plus vaste ou plus profond d'isolement, après qu'ils vous ont laissé seul. Plus eux-mêmes sont solitaires, plus leur présence vous emplit, plus leur absence vous laisse de vide. Peut-être vous accordent-t-ils, eux qui sont faits pour le désert, aux lois secrètes de la solitude."
 

"Je venais de dîner : il était une heure. Il faisait encore plus doux que de coutume ; et, disposé, par la douceur de l'air à une grande confiance, je résolus d'aller jusqu'au fleuve, en me promenant. J'étais seul. Je le sentais bien; et non plus comme aux premiers temps de mon séjour à La Redousse ; car je l'étais physiquement. Il n'y avait que moi dans l'île, et j'en étais sûr. Cette certitude m'enchantait. De tous côtés de grandes eaux me séparaient des hommes ; et, délivré de leurs présences inquiétantes, j'avançais d'un pas libre au milieu des arbres tranquilles avec le sentiment d'une primitive innocence. Sentiment pur, où ne se concentraient pas mes réflexions, et d'où ne s'élevait aucune ombre de songe. J'étais un corps, un corps indivisible, où tout, la chair, l'âme, les bois, le ciel tendre, l'odeur des écorces amères, la brise, formaient une unité vivante merveilleusement saisie par la joie de marcher dans une authentique solitude. J'étais sensuellement seul. Aucune présence morale ne se substituait à l'absence des hommes, et rien ne me hantait. Mes pensées n'étaient que mes pas et mon souffle facile ; et je m'avançais vers le fleuve sans le redouter."

Photographie de Alain Etchepare - Blood of earth

"Or ma nouvelle solitude ne me pesait pas ; elle m'allégeait. J'avais rompu. Je ne voyais point trop encore sur quoi portait cette rupture ; car j'étais obsédé par une sensation mal définie, mais d'une puissante présence, qui m'exaltait et m'emplissait de crainte ; et c'était d'être détaché, libre peut-être (toutefois ceci est moins sûr). Détaché des miens, que j'aimais ; et déjà sur le fil du fleuve mystérieux, ce fleuve qui coulait en moi et dont j'avais toujours ignoré l'existence, tout à coup révélé par le bruit de ses flots et la vision, confuse encore, de ses rives. J'étais traversé par de grandes eaux sombres, et cette idée me hanta si tragiquement que, vers cinq heures, je sortis de la maison, malgré la neige, pour aller voir le fleuve."

* * *

"Je ne bougeais plus ; j'avais peur. Il faisait froid. Le fleuve, argenté par le ciel, entre ces rivages du froid étincelant, s'éloignait en silence. C'était bien un fleuve pour les solitudes. On les voyait, ces solitudes, au-delà des eaux glaciales, se perdre vers l'Ouest..."

mardi 14 août 2018

Les grands chemins (2)



« Une route sait généralement ce qu'elle fait ; il n'y a qu'à la suivre. »

dimanche 12 août 2018

La tentation mauve (9) - L'acte créateur



"Deux semaines après avoir repris ses allers-retours en métro à Brooklyn, ses œuvres complètes parurent chez Tumult Books. Après un été si pénible, Prolusions jaillit du sol de manière aussi inattendue que le premier crocus au début du printemps, un éclair pourpre sortant de la boue et de la neige noircie, une pointe de couleur magnifique dans un monde par ailleurs totalement incolore, et justement la jaquette de Prolusions était pourpre, cette nuance de pourpre qu'on appelle mauve, la couleur que Ron et Ferguson avaient choisie parmi de nombreuses couleurs disponibles, une couverture à la typographie austère avec le nom de l'auteur et le titre en noir entourés d'un mince rectangle blanc – clin d'œil au couverture de Gallimard en France – que Ferguson trouvait élégante, si élégante, et quand il tint pour la première fois à la main un exemplaire de son livre, il éprouva un sentiment auquel il ne s'attendait pas : un éclair d'exaltation. Pas très différente de l'exaltation qu'il avait ressentie après avoir obtenu la bourse Walt-Whitman, se dit-il, mais à la différence près que la bourse lui avait été retirée mais que ce livre serait toujours le sien, même s'il ne trouvait que dix-sept lecteurs."

Paul Auster, 4 3 2 1 (Actes Sud)


samedi 11 août 2018

L'entrée en lumière


Nicolas de Staël, Arbres (1953)

"Les arbres fantomalement formaient comme une forêt sous-marine, où les ondes, douces et longues, de cette clarté, glissaient entre les branches, telles des nappes d'eau faiblement colorées par de fugitives phosphorescences. Pas un souffle, pas un contour qui ne fût entré en lumière. Elle était l'unique substance. Les corps en devenaient clairs et subtils. J'allais sous l'enchevêtrement des branches magnétiques qu'une étrange végétation de lueurs impalpables formait au-dessus de ma tête où le monde des vents gardait le silence. Nulle bête des bois, nulle feuille échappée ne troublait la paix merveilleuse de cette fragile illumination."

Henri Bosco, Malicroix (1948)

mercredi 25 juillet 2018

Collection Printemps-Eté 2018 (3)


True colors, ou Les Quatre Filles du docteur July

Et les quatre Miss sous les feux de la rampe,
à la régie Mister Sun

mardi 24 juillet 2018

lundi 23 juillet 2018

dimanche 22 juillet 2018

Cadavre exquis



Que les vacances aient commencé il y a quelques jours par une rencontre imprévue avec René Frégni – dont on a tant aimé, notamment, Je me souviens de tous vos rêves et Les vivants au prix des morts – au Bleuet, à Banon, discussion sympathique et belles dédicaces, ne peut que bien augurer de la suite. Se rendre compte un peu plus tard que les titres choisis forment un bien joli cadavre exquis fut un clin d'œil poétique de plus.

samedi 21 juillet 2018

lundi 25 juin 2018

Collection Printemps-Eté 2018 (2)


Le peuple rouge des talus

Un bel ailleurs

Pour aller au bal, les jumelles avaient
revêtu leurs robes citron-framboise.

Douce et discrète, toutes ses joues rosies
à la chaleur des pierres

jeudi 21 juin 2018

Un tout petit peu de temps, d'espace, d'espoir



"Ils savent, pressentent ce que leur liberté a de provisoire. Ils savent ce qui les attend, la vie en ce monde. Lui arrachent seulement un tout petit peu de temps, un tout petit peu d'espace, un tout petit peu d'espoir ; se prennent la main, se remettent en marche, enveloppés de douceur et de nuit, infimes sous le ciel infini."

Marc Villemain, Il y avait des rivières infranchissables


lundi 11 juin 2018

Collection Printemps-Eté 2018


Quand le bouton est plus beau
que tous les manteaux d'or

"Observez les fleurs des champs, regardez comment elles poussent ! Elles ne filent pas et elles ne tissent pas. Pourtant, je vous le dis : même Salomon, avec toute sa richesse, n'a jamais eu de vêtements aussi beaux qu'une seule de ces fleurs."
Luc 12:27
 
Un cœur simple

La tentation mauve - Noces champêtres :
joli mai, l'Ange n'a pas résisté
.


Pavot, hypnose


La petite avait gardé en son cœur une étoile,
nostalgie de temps marins révolus.