mercredi 3 décembre 2014

Promenades (6) - Tout au fond du XIIIe arrondissement


"A Paris, à la même époque, je vais déjeuner chez Raymond Queneau, le samedi. Souvent, au début de l'après-midi, nous prenons ensemble un taxi, et de Neuilly nous revenons tous deux sur la rive Gauche.
Il me parle d'une promenade qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que presque personne ne connaît, tout au fond du XIIIe arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz: rue de la Croix-Jarry. Il me conseille d'y aller.
Plus tard, chaque fois que nous nous verrons, nous parlerons de cette rue de la Croix-Jarry. Il y a quelque temps, j'ai lu que les moments où Queneau avait été le plus heureux, c'était quand il devait écrire des articles sur Paris pour L’Intransigeant et qu'il se promenait l'après-midi à travers les rues.
Je me demande si ces années mortes en valaient vraiment la peine : les seuls instants où j'étais vraiment moi-même : ceux où je me retrouvais seul dans les rues, comme Queneau, à la recherche des chiens d'Asnières."
Patrick Modiano, Ephéméride
 

La rue de la Croix-Jarry tire son nom d'une affaire un peu inquiétante : en 1430, un homme nommé Jarry y fut assassiné, et l'emplacement du meurtre a longtemps été marqué par une croix.
Ce dernier dimanche de novembre, jour froid et blanc où subitement l'automne s'est souvenu que l'hiver n'était plus très loin, j'ai suivi le conseil que Raymond Queneau avait donné à Patrick Modiano. J'y suis allée. Petite rue tout au fond du XIIIe arrondissement en effet, entre la rue Watt et le boulevard Masséna.


En 2014, la rue de la Croix-Jarry, ou du moins la rue telle que Patrick Modiano a pu la voir vers 1962, n'est plus. On peut tout de même avoir une idée de ce qu'elle était en regardant Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Jef Costello, le personnage de tueur à gages mutique joué par Alain Delon, émerge en courant dans la rue de la Croix-Jarry, à la poursuite de l'homme qui a essayé de le tuer sur la passerelle métallique enjambant les voies ferrées venant de la gare d'Austerlitz (détruite en 2004) et reliant la gare d'Orléans-Ceinture (devenue la gare du boulevard Masséna, puis désaffectée depuis 2001), accessible depuis la rue du Loiret.



Plus rien à voir, donc, avec la rue de la Croix-Jarry aujourd'hui...


... même si la modernité n'exclut pas la mémoire.


Suivant la trace de Jef Costello, mais aussi de Nestor Burma dans Brouillard au Pont de Tolbiac, on a étendu la promenade aux rues alentour, qui ont elles aussi subi des changements radicaux, mais où l'on arrive à parfois à détecter des vestiges du passé, comme si ce dernier, pris entre temps révolu et modernité avait choisi de faire œuvre de résistance avec quelques clins d’œil...

 On s'engage dans la rue Watt...


... et on croise même l'ombre de Nestor Burma :


Rue du Loiret, la fameuse gare, avec Malet/Tardi, Melville, et en novembre 2014 :



 Rue du Loiret encore :


Fresque de Tristan Eaton

11 commentaires:

  1. La rue Watt, Melville encore.

    http://lacrevaison.blogspot.fr/2014/08/la-rue-watt-2.html

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  2. Mais oui, c'est vrai ! Le fameux tunnel en temps réel. Merci pour cette correspondance de plus.

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  3. Merci pour ces belles photos savamment cadrées et agencées, et pour ces judicieux hommages !

    Musique, maintenant…
    Cette promenade dans la rue Watt où Queneau entraîna Vian, ce dernier en a carrément fait une chanson (qui mentionne explicitement son ami Raymond), ici interprétée par Philippe Clay.

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  4. Ah, pardon, je viens seulement de m'apercevoir que l'ami Joël avait déjà proposé ce lien dans le premier épisode de sa série sur la rue Watt !

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  5. En effet, mais merci de l'avoir apposé ici, ça fait encore un très joli complément à mes pérégrinations spatiales et temporelles !

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  6. Nous avons en effet les mêmes promenades...ce quartier a bien changé !

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  7. Oui, beaucoup ! Et c'est d'autant plus émouvant d'y dénicher ainsi les traces du passé et de ses fantômes...

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  8. Melville ne respecte pas à 100% l'emplacement de la voirie. La séquence dans laquelle une voiture démarre en trombe après la tentative d'élimination de Costello/Delon a été filmée Rue de l'Entrepôt à Charenton. On voit en enfilade la Rue Necker, l'immeuble "Byrrh" est toujours là.

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  9. Merci pour cette précision. Le passage du temps n'est donc pas le seul responsable du changement qui me semblait bien radical de la rue de la Croix-Jarry...

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  10. L'image tirée du film de 1967 reste intéressante d'un point de vue historico-commercial avec la porte "CRUZ" donnant sur un entrepôt aujourd'hui disparu. Nous sommes dans ce qui est toujours le fief de l'entreprise charentonnaise "La Martiniquaise". Cette période est sans doute l'apogée du Porto dans la consomation d'apéritif en France.

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