"Il montra la porte du
fond. Et puis il prit congé.
Par la fenêtre, je le
regardai partir. Sous la pluie il suivait le sentier, et sans hâte il s'enfonça
à travers le bois, où soufflait le vent.
De nouveau je fus
seul.
*
Il n'y a pas deux
temps pareils de solitude, car jamais on n'est seul de la même façon. Il est
des êtres singuliers dont le passage vous inspire un sentiment plus vaste ou
plus profond d'isolement, après qu'ils vous ont laissé seul. Plus eux-mêmes
sont solitaires, plus leur présence vous emplit, plus leur absence vous laisse
de vide. Peut-être vous accordent-t-ils, eux qui sont faits pour le désert, aux
lois secrètes de la solitude."

"Je venais de dîner :
il était une heure. Il faisait encore plus doux que de coutume ; et, disposé,
par la douceur de l'air à une grande confiance, je résolus d'aller jusqu'au
fleuve, en me promenant. J'étais seul. Je le sentais bien; et non plus comme
aux premiers temps de mon séjour à La Redousse ; car je l'étais physiquement.
Il n'y avait que moi dans l'île, et j'en étais sûr. Cette certitude
m'enchantait. De tous côtés de grandes eaux me séparaient des hommes ; et,
délivré de leurs présences inquiétantes, j'avançais d'un pas libre au milieu
des arbres tranquilles avec le sentiment d'une primitive innocence. Sentiment
pur, où ne se concentraient pas mes réflexions, et d'où ne s'élevait aucune
ombre de songe. J'étais un corps, un corps indivisible, où tout, la chair,
l'âme, les bois, le ciel tendre, l'odeur des écorces amères, la brise,
formaient une unité vivante merveilleusement saisie par la joie de marcher dans
une authentique solitude. J'étais sensuellement seul. Aucune présence morale ne
se substituait à l'absence des hommes, et rien ne me hantait. Mes pensées
n'étaient que mes pas et mon souffle facile ; et je m'avançais vers le fleuve
sans le redouter."
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| Photographie de Alain Etchepare - Blood of earth |
"Or ma nouvelle
solitude ne me pesait pas ; elle m'allégeait. J'avais rompu. Je ne voyais point
trop encore sur quoi portait cette rupture ; car j'étais obsédé par une
sensation mal définie, mais d'une puissante présence, qui m'exaltait et
m'emplissait de crainte ; et c'était d'être détaché, libre peut-être (toutefois
ceci est moins sûr). Détaché des miens, que j'aimais ; et déjà sur le fil du
fleuve mystérieux, ce fleuve qui coulait en moi et dont j'avais toujours ignoré
l'existence, tout à coup révélé par le bruit de ses flots et la vision, confuse
encore, de ses rives. J'étais traversé par de grandes eaux sombres, et cette
idée me hanta si tragiquement que, vers cinq heures, je sortis de la maison,
malgré la neige, pour aller voir le fleuve."
* * *
"Je ne bougeais plus ;
j'avais peur. Il faisait froid. Le fleuve, argenté par le ciel, entre ces
rivages du froid étincelant, s'éloignait en silence. C'était bien un fleuve
pour les solitudes. On les voyait, ces solitudes, au-delà des eaux glaciales,
se perdre vers l'Ouest..."