vendredi 28 février 2014

La taille de son âme


On est fou
On est con
C'est tant mieux
Ça évite de devenir...
Suicidé
Daniel Darc, "C'était mieux avant"


lundi 24 février 2014

Presqu'un IKB

Les Verdons Sud - Février 2014

"Je me souviens de l'exposition Yves Klein, à la galerie Allendy, rue de l'Assomption."
Georges Perec, Je me souviens n°118

vendredi 21 février 2014

Lire les vacances, ailleurs



Et puisque c’est Claude Moine qui était au micro de la bande originale du film de Tavernier, on ne va pas se priver du plaisir de l’écouter chanter les charmes de l’ailleurs... : ici

jeudi 20 février 2014

Voir si le coeur de la ville bat en toi

Norman Parkinson - 1959


"New York est une ville de plein air, coupée au cordeau, venteuse et saine, où s'allongent deux fleuves étincelants : l'Hudson et l'East River. New York vibre nuit et jour sous des coups de vents marins, odorants, chargés de sel et d'essence - le jour -, et d'alcool renversé - la nuit. New York est une grande jeune femme blonde, éclatante et provocante au soleil, belle comme ce "rêve de pierre" dont parlait Baudelaire, New York qui cache aussi, comme certaines de ces grandes femmes trop blondes, des zones sombres et noires, touffues et ravagées. Bref, si le lecteur veut bien me passer ce lieu commun - et d'ailleurs que peut-il faire d'autre - New York est une ville fascinante."
Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir

Été 2012

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études ;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

Charles Baudelaire, La Beauté (Les Fleurs du mal)



lundi 17 février 2014

Le jour où...(6)


Le jour où j’ai cherché longuement, et sans succès, la tombe de Maurice Schérer au cimetière du Montparnasse (munie d’un plan, pourtant), j’ai été prise d'un léger vertige temporel et, étaient-ce les doux rayons de ce soleil de février qui semblaient tirer la langue à l’hiver, je me suis demandé si finalement, un nouveau film d'Eric Rohmer n'allait pas sortir bientôt, un conte de la cinquième saison par exemple...

dimanche 16 février 2014

Les mots blancs de Reinette



"Mathilde.
Elle est née un matin de janvier. Un matin d'hiver.
Cette année-là, il y avait beaucoup de neige.
La neige lui a donné l'amour de la blancheur et du secret. Les flocons, l'amour des sons assourdis, du silence. Le froid, l'amour du feu, de la chaleur dans le froid. L'amour. La folie de vivre. Elle. Mathilde.
Un visage, un sourire d'enfant, des yeux d'adulte, depuis toujours. Mathilde, l'enfant de la nuit et de la lune. Des cheveux noirs encerclant un visage blanc. Un teint de morte, transparent, d'immenses yeux sombres, vivants. Des lèvres fines, éternellement mordues, rouges sang. Un menton volontaire, en croissant de lune."



"A la fin de la journée, maman tremblait en composant les numéros. Elle avait presque honte de demander du travail. Elle n'osait plus dire qu'elle avait lu toute sa vie, qu'elle chantait, jardinait, qu'elle était jeune et belle. Elle n'osait plus car on lui riait au nez. Sur le marché du travail, elle ne valait rien, sa vie ne valait rien.
Maman avait quarante ans, en paraissait trente, les hommes la sifflaient dans la rue, et nous apprenions qu'elle était vieille. "Trop vieille", lui répétaient les employeurs. A quarante ans, à Paris, une femme est vieille."

***

"Mon père pleure avec démesure et j'en suis fière. La démesure, c'est notre bien de famille. Mon frère Antoine réagit démesurément lui aussi. Il n'accepte pas non plus que notre frère soit traité comme les autres. Avec un franc-parler qui m'est devenu cher depuis ce jour, il tonne :
- Bon dieu, on vous a payé pour mettre un disque, l'abbé, mettez-le !
Le curé se signe, mon frère poursuit hors de lui.
- Et vous, les gueules d'emplâtre, regardez vos pompes et ouvrez vos oreilles !
Le curé obéit, la voix de Bette Midler chantant "The Rose" résonne dans l'église. Mon frère gueule : "Plus fort ! ". La musique emplit l'église, mon père peut pleurer en paix."



mercredi 12 février 2014

Passage des Panoramas

 

Ouvert en 1799, le passage des Panoramas est le plus ancien passage couvert de Paris. Il tire son nom d’une attraction alors en vogue venant de Londres, les panoramas (ou panoramiques), sortes de constructions où des paysages peints exposés circulairement sur le mur intérieur de rotondes donnaient l’illusion, par un effet de trompe-l’œil, de la réalité. Deux tours rondes, aujourd’hui disparues, avaient été édifiées à cet effet à l’entrée du passage donnant sur le boulevard Montmartre.  


L’endroit est longuement décrit par Zola dans Nana, puisque c’est dans le passage des Panoramas que se trouve la sortie des artistes du Théâtre des Variétés, où la jeune femme joue le rôle de Vénus. Le passage devient son lieu de promenade et de rendez-vous favori.



"Trois mois plus tard, un soir de décembre, le comte Muffat se promenait dans le passage des Panoramas. La soirée était très douce, une averse venait d’emplir le passage d’un flot de monde. Il y avait là une cohue, un défilé pénible et lent, resserré entre les boutiques. C’était, sous les vitres blanchies de reflets, un violent éclairage, une coulée de clartés, des globes blancs, des lanternes rouges, des transparents bleus, des rampes de gaz, des montres et des éventails géants en traits de flamme, brûlant en l’air; et le bariolage des étalages, l’or des bijoutiers, les cristaux des confiseurs, les soies claires des modistes, flambaient, derrière la pureté des glaces, dans le coup de lumière crue des réflecteurs; tandis que, parmi la débandade peinturlurée des enseignes, un énorme gant de pourpre, au loin, semblait une main saignante, coupée et attachée par une manchette jaune.
Doucement, le comte Muffat était remonté jusqu’au boulevard. Il jeta un regard sur la chaussée, puis revint à petits pas, rasant les boutiques. Un air humide et chauffé mettait une vapeur lumineuse dans l’étroit couloir. Le long des dalles, mouillées par l’égouttement des parapluies, les pas sonnaient, continuellement, sans un bruit de voix. Des promeneurs, en le coudoyant à chaque tour, l’examinaient, la face muette, blêmie par le gaz. Alors, pour échapper à ces curiosités, le comte se planta devant une papeterie, où il contempla avec une attention profonde un étalage de presse-papiers, des boules de verre dans lesquelles flottaient des paysages et des fleurs.
Il ne voyait rien, il songeait à Nana. Pourquoi venait-elle de mentir une fois encore ?
[...]
Elle adorait le passage des Panoramas. C’était une passion qui lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l’article de Paris, les bijoux faux, le zinc doré, le carton jouant le cuir. Quand elle passait, elle ne pouvait s’arracher des étalages, comme à l’époque où elle traînait ses savates de gamine, s’oubliant devant les sucreries d’un chocolatier, écoutant jouer de l’orgue dans une boutique voisine, prise surtout par le goût criard des bibelots à bon marché, des nécessaires dans des coquilles de noix, des hottes de chiffonnier pour les cure-dents, des colonnes Vendôme et des obélisques portant des thermomètres."



Le passage des Panoramas a conservé son clinquant, ses dorures. A l’image des grands boulevards sur lesquels il est situé, il reste dans la journée très animé, trop animé sans doute pour prêter à la rêverie. C’est très tôt le matin qu’il est agréable de l’emprunter, peu après l’heure où Paris s'éveille...

Mais son attrait le plus irrésistible réside pour moi dans la boutique de cartes postales anciennes située au numéro 50. Dans cette malle aux trésors idéale pour un voyage aussi bien dans l’espace que dans le temps, on trouve des vues d’Italie, de Rouen, et de bien d’autres lieux de grâce ou de mémoire. Et il suffit de retourner les cartes pour devenir le témoin curieux, indiscret, parfois fasciné, de bribes de vies évanouies, qu’elles soient banales, mystérieuses, poignantes... Exactement de quoi, selon l’expression et le souhait de Van dans Ada ou l’ardeur, "caresser le temps".




lundi 10 février 2014

Un cadeau ayant du nez


"Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !". 


dimanche 9 février 2014

Biches (2) - Le grand profit



"- Mais après ? dit Carle.
- Après, on sera de retour. On aura les biches dans le filet. On aura fait attention à leurs jambes. Elles ont de petites jambes minces, cassantes comme du verre. On leur aura dit des tendresses tout le long, et donné du pain, et donné du sucre, et caressé doucement le dessus du nez, là où toi tu as ces gros sourcils de renard. Là elles sont très sensibles. Une fois ici on ouvrira les filets. Alors, d'abord elles trembleront sur leurs pattes et peut-être elle pleureront. Car elles pleurent. Et puis, tout d'un coup, en se revoyant libres, elles donneront un coup de rein et elles feront un saut, puis un autre, puis un autre, dansant et sautant en tournant la tête. Et leur petite queue claque. Et de temps en temps elles s'arrêtent, appellent, puis recommencent à sauter. Et ainsi elles iront jusqu'à la forêt Grémone. Elles entreront dans la forêt. Et voilà. Et quelque temps après arrivera la saison des amours. Non, Carle, ça n'est pas fait pour un profit, ou tout au moins pour un profit comme tu le comprends. C'est fait pour le grand profit. C'est fait, mon vieux, pour que notre joie demeure."

Le plateau Grémone ?

 "Jourdan, tu te souviens d'Orion-fleur de carotte ?
- Je me souviens.
- Le champ que tu labourais, le tabac que tu m'as donné ?
- Je me souviens.
- Tu m'as demandé : "N'as-tu jamais soigné les lépreux ?"
- Je me souviens comme d'hier. Tu m'as répondu : "Non, je n'ai jamais soigné les lépreux."
- Tu traînais une grande peine.
- Oui.
- Plus de goût.
- Non.
- Plus d'amour.
- Non.
- Rien.
- La vieillesse, dit Jourdan.
- Tu te souviens, dit Bobi, de la grande nuit ? Elle fermait la terre sur tous les bords.
- Je me souviens.
- Alors je t’ai dit : "Regarde là-haut, Orion-fleur de carotte, un petit paquet d’étoiles."
Jourdan ne répondit pas. Il regarda Jacquou, et Randoulet, et Carle. Ils écoutaient.
"Et si je t’avais dit Orion tout seul, dit Bobi, tu aurais vu les étoiles, pas plus, et, des étoiles ça n’était pas la première fois que tu en voyais, et ça n’avait pas guéri les lépreux cependant. Et si je t’avais dit : fleur de carotte tout seul, tu aurais vu seulement la fleur de carotte comme tu l’avais déjà vue mille fois sans résultat. Mais je t’ai dit : Orion-fleur de carotte, et d’abord tu m’as demandé : "Pardon ?" pour que je répète, et je l’ai répété. Alors, tu as vu cette fleur de carotte dans le ciel et le ciel a été fleuri.
- Je me souviens, dit Jourdan à voix basse.
- Et tu étais déjà un peu guéri, dis la vérité.
- Oui", dit Jourdan.
Bobi laissa le silence s’allonger. Il voulait voir. Tout le monde écoutait. Personne n’avait envie de parler.
"De cet Orion-fleur de carotte, dit Bobi, je suis le propriétaire. Si je ne le dis pas, personne ne voit ; si je le dis, tout le monde voit. Si je ne le dis pas je le garde. Si je le dis je le donne. Qu’est-ce qui vaut mieux ?"
Jourdan regarda droit devant lui sans répondre.
"Le monde se trompe, dit Bobi. Vous croyez que c’est ce que vous gardez qui vous fait riche. On vous l’a dit. Moi je vous dis que c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. Qu’est-ce que j’ai moi, regardez-moi."
Il se dressa. Il se fit voir. Il n’avait rien. Rien que son maillot et, dessous, sa peau. Il releva ses grands bras, agita ses longues mains vides. Rien. Rien que ses bras et ses mains.
"Vous n’avez pas d’autre grange que cette grange-là, dit-il en frappant la poitrine. Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu."

Jean Giono, Que ma joie demeure


vendredi 7 février 2014

Un blanc manteau... bien chaud !


Parce qu'il est des familles dont le sourire, la générosité, l'humanité, l'engagement et la rage aussi, font vraiment, vraiment chaud au cœur.


 Et parce que ça, ça remonte à bien loin aussi...

mercredi 5 février 2014

Pour saluer Melvil



Melvil Poupaud, ou d'un conte l'autre.
En 1996, il est de Dinard à Saint-Lunaire le charmant et indécis Gaspard du Conte d'été, d'Eric Rohmer - Léna, Solène, Margot, comment choisir, quand justement, on n'a pas tellement envie de choisir, quitte à n'en avoir finalement aucune ?   


Quelque dix ans plus tard, changement de saison et de région, il joue Ivan, le plus jeune fils d'une famille roubaisienne qui tout à la fois se retrouve et se déchire dans l'élégant, cruel et émouvant Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin.


Mais c'est dès l'enfance que le conte, l'aventure, la carrière du petit Melvil commencent, grâce à Raoul Ruiz, dont il fut un des acteurs fétiches, et qui a été pour lui un peu ce que François Truffaut a été pour Jean-Pierre Léaud ou Maurice Pialat pour Sandrine Bonnaire. Enfant de la balle comme Léaud, il a côtoyé celui-ci plusieurs fois à l'écran, notamment dans L'Ile au Trésor de Ruiz - tourné en 1985, même s'il ne sort qu'en 1991. Jouer avec Jean-Pierre Léaud et Anna Karina quand on n'a que douze ans, on fait pire comme débuts au cinéma... (en fait, L'Ile au trésor était le deuxième film de Melvil Poupaud, précédé deux ans plus tôt par La Ville des pirates, de Raoul Ruiz déjà).


"Ma mère m'a toujours dit qu'elle m'avait prénommé Melvil à cause d'Herman Melville, auteur de Moby Dick, mais que, pour en faire un prénom plus masculin, elle avait choisi d'en changer l'orthographe, opérant l'ablation du "le" final, jugé trop féminin.
Ce n'est que récemment que mon père m'a livré sa version des faits : d'après lui, Melvil est la fusion de deux prénoms entre lesquels ils hésitaient avant ma naissance : Melchior et Virgile."

lundi 3 février 2014

Biches (1)


Frank Alamo avait, paraît-il, choisi son nom d'artiste en référence au film de John Wayne. Et il t'est comme par hasard revenu en mémoire que ça aussi, ta maman le chantait - sous le titre français Le bleu de l'été : 
Le temps d'une larme, 
Le temps d'un sourire, 
Le temps les efface,
Mais toi tu es là...

jeudi 30 janvier 2014

Le soleil lui trace la route



"Maurice m'a ouverte à la vie, il m'a fait découvrir mon métier, et une façon d'exister. [...] A nos amours reste le plus beau cadeau de ma vie. Pialat m'a appris à prendre le vent ! Maurice est ma bonne étoile."

"Pialat trimballait une sorte de mal-être en permanence. [...] A la fin, lorsque le père surprend la famille au cours du dîner, c'est le personnage du père, mais c'est aussi Maurice qui s'exprime lorsqu'il dit : "La tristesse durera toujours". Cette mélancolie faisait partie de son quotidien, Maurice était hanté par elle."


"Dans ce film (Sous le soleil de Satan), il questionnait aussi la notion d'existence. Pourquoi est-on là ? Que fait-on dans ce monde ? Est-ce qu'on sait être utile ? Ce sentiment d'utilité était capital pour lui. Il ne cessait de dire : "J'ai fait tous ces films, mais à quoi ça sert un film ?" Il s'interrogeait sur sa vocation ratée de peintre aussi. D'ailleurs, le suicide de Mouchette est effrayant, se couper la carotide, ce n'est pas rien. Comment peut-on en arriver à se dire : "je suis très jeune, mais je me tue" ? La part sombre de Pialat, sa force de démolition le pousse à être dans un double discours. Il reconnaît le talent et le succès d'un Truffaut qu'il désirait pour lui-même, et à la fois il ne parvenait pas à rentrer dans le moule du metteur en scène reconnu, il se cognait aux limites. Il cherchait sa place, sans cesse. Même s'il se savait respecté, il était envieux de la reconnaissance des autres, et en même temps il détestait faire l'unanimité. Trop d'admiration, trop d'amour, trop de popularité, c'est suspect."


"Avec mon père, nous adorions les westerns et nous ne manquions sous aucun prétexte les comédies avec Louis de Funès ou les films avec Lino Ventura. Ah, Lino, mon acteur préféré ! On regardait les classiques du Ciné-club en noir et blanc. Je me souviens aussi d'un cycle François Truffaut ; La Femme d'à côté avec Fanny Ardant et Depardieu m'avait bouleversée. J'étais aller me cacher dans les toilettes pour pleurer."


mardi 28 janvier 2014

"Distraire mon entourage"


Château en Suède, Roger Vadim,1963

"J'entamai ma carrière théâtrale pour la raison la plus naturelle et la plus modeste qui soit : distraire mon entourage. J'avais loué une charmante maison cet-hiver là, à soixante kilomètres de Paris, pour y traverser une de mes périodes anti-frivolité : foin de la vie parisienne, foin des night-clubs, du whisky, des aventures, de la nouba. Vive la lecture, les feux de bois, la grande musique et les discussions philosophiques. A intervalles réguliers, ces crises sont toujours venues et viennent toujours secouer ma vie, ou plutôt en ralentir provisoirement les secousses. Celle-là s'était produite pendant la rédaction de mon troisième livre, et fort égoïstement, je m'étais enfouie avec mes personnages dans ses dernières pages, je n'avais pas vu tomber les dernières feuilles de l'automne, ni même la neige. Je n'avais pas vu s'écourter les jours ni s'allonger le visage de mes amis. Quand je repris connaissance, si je peux dire, après le mot "Fin" de Dans un mois, dans un an, je ne vis autour de moi que dépressions nerveuses, chagrins d'amour, désordres mystiques et autres désagréments propres à tous les âges de la vie, mais spécialement réservés aux citadins exilés à la campagne. La vue d'un papier et d'une plume stimulant encore ma main et mon cerveau, j'écrivis la scène 1 de l'Acte I d'une pièce de théâtre, et commençai ainsi un dialogue entre un frère et une sœur, coincés par l'hiver dans un château en Suède. J’espérais sans doute confusément que la comparaison entre ce destin et le leur rendrait quelque optimisme à mes amis. En tous cas, ce début d'acte les fit rire. [...]

Première distribution au Théâtre de l'Atelier, 1960
La suite tient du hasard. Jacques Brenner, qui dirigeait le cahier des saisons, me demanda un texte inédit un an plus tard, et par pure paresse je lui envoyai ve que j'avais sous la main, c'est-à-dire le début de cet acte suédois. Il en publia les quelques pages dans sa revue et André Barsacq, qui dirigeait alors le Théâtre de l'Atelier, tomba dessus par hasard dans un train. [...]


Bref, j'écrivis Château en Suède, Barsacq le mit en scène, et ce fut un succès. J'allais plusieurs fois aux répétitions, tous les jours d'ailleurs, à la fin, fascinée que j'étais d'entendre mes mots, mes réflexions ou mes répliques dites par des voix humaines. Je voyais naître "Sébastien" dans Claude Rich, "Hugo" chez Philippe Noiret, "Eléonore" chez Françoise Brion, etc. Je regardais, émerveillée, ces gens que je ne connaissais pas, qui ne me devaient rien, et qui, pour moi, se pliaient aux caprices de mon imagination : je leur en avais une grande gratitude."

Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir

Janvier 2014

mercredi 22 janvier 2014

Promenades (3)



Pour dériver sur les boulevards du temps avec Jacques Rozier et Jérôme Leroy, c'est ici, "Et puis le bonheur d'être au monde..."

Et comme il n'y a pas de hasard, je n'ai finalement pas été étonnée que la rue que traversent Liliane et Juliette soit celle au bout de laquelle se trouve, on en aperçoit l'entrée au fond, le Passage Choiseul, enfin, le Passage des Bérésinas.

mardi 21 janvier 2014

Le poids d'un rais de soleil


"On sait jamais le poids d'un rais de soleil. Tous les matins - je parle de dans le temps - tous les matins le soleil sortait. En face de lui, il y avait le plateau. Tous les matins, le soleil jetait là-dessus son premier rayon. Ça n'était pas de méchanceté ; c'était pour jouer. Tu n'as jamais vu ce premier rayon, si ? Eh bien alors tu sauras si ce que je dis est vrai. On l'attend, on le prévoit ; il monte. On dit : le voilà. Il est parti, il a tapé quelque part. Généralement, après on regarde le reste du lever du soleil. Mais si on guette ce que j'ai guetté, on ferme tout de suite les yeux et on écoute. Alors, on entend une chose sourde qui roule comme une source de tombereau et c'est le bruit du rayon qui a frappé sur la terre, ou bien une esclapade d'eau, et c'est qu'il est tombé dans quelque mer, ou bien alors un sifflement long, long, long, et qui s'éloigne, et c'est que le rayon a frappé en plein ciel. Là, alors, d'habitude, ça a fait un trou et on peut s'attendre à du vent dans l'après-midi. Donc, c'est pour te dire la force de ce premier rayon."
Jean Giono, Manosque-des-Plateaux

samedi 18 janvier 2014

Transes


"Le sujet réel de Trans-Europ-Express est moins l'aventure elle-même que l'imagination créatrice en train d'inventer cette aventure, de l'inventer peu à peu et de la remettre en question à tout moment. (...) Le film constitue, dans son ensemble comme à une échelle plus réduite dans chacune de ses parties, une "réflexion" sur l'invention, la mise en scène et le jeu, cette réflexion ayant souvent un caractère d'interrogation, d'hypothèse, de doute, de contestation interne."
Alain Robbe-Grillet


"Robbe-Grillet est un prestidigitateur d’une astuce diabolique. Beau parleur, il multiplie les gestes envoûtants. Grâce à un montage d’une virtuosité plutôt soufflante, il nous hypnotise. Pendant ce temps-là, il nous fait les poches – je veux dire qu’il nous dépouille de notre raison raisonnable pour enrichir notre "raison" imaginative. Et mine de rien, il nous ramène à notre point de départ". Gros-Jean comme devant si nous n'avons pas voulu jouer. Bien heureux si nous avons "marché". L'hésitation ne me paraît pas recommandable."
Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur, 25 janvier 1967, repris dans La nuit complice)

mercredi 15 janvier 2014

Encore et encore

Celle affiche-là aussi a décoré les murs d'une certaine chambre...

Cette nuit, c'est la pleine lune. Peut-être que, comme Pascale Ogier et László Szabó, on ne dormira pas. Et qu'on se souviendra encore et encore d'Eric Rohmer, qu'on regardera encore et encore un des films fétiches de la jeune fille des années 80 qu'on a été, qu'on écoutera encore et encore Elli et Jacno enchanter les nuits de Paris. 

samedi 11 janvier 2014

L'heure bleue qu'il ne verra plus



« - Tu connais l’heure bleue ?
- L’heure bleue ?
- En fait, ce n’est pas une heure, mais une minute. Juste avant l’aube, il y a une minute de silence. Les oiseaux de jour ne sont pas encore réveillés, et les oiseaux de nuit sont déjà couchés. Et là… là c’est le silence. […] C’est difficile de donner une idée à quelqu’un qui ne l’a pas vécu… Mais en fait, le silence dans la nature, ça fait peur. Tiens, c’est un peu comme dans un tribunal, quand le jury délibère, et qu’on attend la sentence... Ou c’est la vie, ou c’est la mort. S’il y avait un jour la fin du monde, je suis sûre que ça serait à cette minute-là. »
 
Eric Rohmer, quatre ans déjà. C'est avec Reinette et Mirabelle, et aussi Marie et Françoise qu'on a envie de s'en souvenir aujourd'hui. Toutes célèbrent l'heure bleue, que ce soit celle du matin ou bien celle du soir, qu'elle représente l'instant rare et magique du silence absolu de la nature, le paradis perdu ou bien les moments délicieux où l'on attend son amoureux. Chacune à leur façon, grave, triste, ou délicatement enjouée.

"Majorette au teint de Lune
Fait danser ses sabres devant moi.
Comme une plainte souterraine
L'écho de l'heure bleue que je ne verrai plus."

Marie Modiano, 28 Enfers
 


Et si l'heure bleue était justement celle du rêve, celle de tous les possibles, celle d'un monde où ceux qu'on aime et qu'on admire, comme le grand Eric Rohmer, seraient toujours là.

"Rendez-vous au bord du lac
Au lever du soleil
Tu trouveras ceux que tu as perdus"
Patrick Modiano, 28 Paradis

31 décembre 2013 - Un peu avant l'heure bleue du soir

mercredi 8 janvier 2014

Comme toutes les épouses non charnelles mais passionnelles


"Rome, octobre 1967

Cher Jean-Luc Godard,

Merci de votre lettre, et merci également de la part de Ninetto.

Concernant l’agression téléphonique de mon épouse non charnelle, je comprends qu’elle vous ait traumatisé : mais je tiens à préciser que je n’ai pas prêté la moindre foi aux journalistes, car je les connais trop bien, et il s’est donc agi pour moi d’une affaire sans importance. Imprécise comme toutes les épouses non charnelles mais passionnelles, Mme Betti vous a également fourni des explications inexactes sur le succès d’Œdipe roi en Italie, où il marche au contraire très bien, comme aucun de mes films jusqu’à maintenant.

La Chinoise est un très beau film ; c’est l’œuvre d’un saint, appartenant peut-être à une religion discutable et perverse, mais en tout cas à une religion.

Quant à Mme Parolini, je ferai tout mon possible pour qu’elle soit la photographe de Théorème (jusqu’à présent, j’ai toujours eu de très mauvais directeurs de la photographie).

Je ne connais pas encore les dates de tournage de Théorème, et je ne peux donc rien vous dire pour Anne : mais je choisirai mes dates en fonction des siennes (et il en ira de même pour J.-P. Léaud).

La chose la plus importante, pour le moment, est votre présence ici le 20 octobre (il faudrait donc que vous arriviez le 19 au plus tard). C’est moi en effet qui m’occuperai du générique de début de Vangelo 70, et j’ai pensé le faire sous la forme d’une réunion, dans une salle de télévision (avec un grand Christ en croix, sacrilège, sur la table), des metteurs en scène du film ; chacun devrait dire à voix haute le générique de son épisode, après une très courte introduction explicative (pourquoi le père du fils prodigue est-il le Parti communiste ? etc.).

Le 20 octobre est la seule date où nous sommes tous libres. Il faudrait donc que vous fassiez tous vos efforts pour être à Rome ce jour-là.

Je vous envoie mes salutations et mes vœux les plus affectueux pour Week-end. Bien à vous,

[Pier Paolo Pasolini]"

Théorème - 1968
Porcherie - 1969