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lundi 10 février 2020

La ville que j'ai perdue en 73


Santiago, depuis le Cierro San Cristobal, juillet 2017

"Au sommet de la colline San Cristobal ils se sentirent joyeusement seuls. Cent mètres plus bas les pentes de la colline disparaissaient dans des nuages de gaz qui recouvraient tout. Ils savaient que par là, plus bas il y avait le zoo, l’œnothèque, les jardins du quartier Bellavista, la ville triste et grise du mois d'août.
– J'aime cet endroit, dit l'inspecteur.
– Moi aussi. J'y viens dès que je peux. J'imagine qu'un grand vent va soudain souffler du Pacifique, qu'il emportera le nuage de smog, et qu'en redescendant je trouverai la ville que j'ai perdue en 73, avoua Anita en épluchant une orange.
– Eh bien. Toi aussi tu fais partie de la bande des perdants.
– Et j'ai beaucoup perdu. Un compagnon par exemple. Il s'appelait Moïse Panquilef, mapuche comme toi."

Luis Sepúlveda, Journal d'un tueur sentimental et autres histoires.



mercredi 3 avril 2019

La Torobayo et autres élixirs locaux


Il y a tout juste un an, autre hémisphère,
à quelques encablures de la maison du docteur,
dans le roman comme dans la vie.

"La jeune femme me remit les clés, me donna quelques instructions sur où trouver draps et serviettes, ainsi que le code du wi-fi, puis elle se retira discrètement. Le restaurant s'avérait agréable et, me rappelant soudain que je n'avais pas mangé de la journée, je m'installai en terrasse. Je commandai un plat de pâtes, une bière Kunstmann Torobayo bien froide, et tout en dînant sous les étoiles, j'élaborai un plan pour retrouver mes deux anciens camarades de l'académie Rodion Malinovski des troupes blindées soviétiques."
Luis Sepúlveda, La Fin de l'histoire

* * *

Au bout du monde, on n'a pas oublié de boire local, la magie des noms et des étiquettes n'étant pas pour rien dans le charme et le dépaysement ressentis... Inattendues mais puissantes évocatrices de souvenirs, ces bouteilles constituent d'une certaine façon le marqueur de moments et de lieux précis.


Nord de la Patagonie, région Aysén :
de Villa Cerro Castillo à Puerto Rio Tranquilo


Sud de la Patagonie, région Magallanes : de Punta Arenas...



... à Torres del Paine

mardi 26 mars 2019

Promenades (16) - Embrasser Valparaiso, chanter Victor Jara



"Vous avez l'air triste et je crois que c'est de ma faute, j'ai dit.
Elle s'est redressée un peu.
Je suis moins triste que vous.
Mais non, je ne suis pas triste, j'ai protesté. Tenez, on pourrait aller à Valparaiso.
Maintenant ?
Non, pas maintenant, j'ai dit. Une autre fois. Je sais pas, dans une semaine ou deux. Qu'est-ce que vous en dites. C'est parce que j'ai envie d'embrasser Valparaiso.
Embrasser ? Mais oui, la prendre dans mes bras, la ville, et aussi toute la baie. Faire un grand tour, monter dans les collines depuis le nord, avec le Pacifique à portée de main, et puis redescendre jusqu'au port et rester un peu, à regarder les cargos.
Il y a eu un temps de silence et c'était comme si on commençait à les regarder, les cargos.
Décidément, vous aimez les grandes marches, elle a dit.
Ah, et je voudrais aussi revoir la maison de Neruda. Ça oui, j'aimerais bien la revoir. On pourra passer par là, si vous voulez."


"Vous êtes fâché contre moi ? a demandé Ema.
J'ai dit que j'étais pas fâché du tout, et encore moins contre elle.
À cause de mon rendez-vous d'aujourd'hui, elle a dit.
Mais non, j'ai fait. On a tous nos petites manies. Vous, c'est les rendez-vous.
Elle a ri.
Et vous, Ernesto, vous avez des manies ?
Plein, j'ai dit. Tenez, depuis qu'on s'est vus à Santiago, je chantonne Te recuerdo Amanda à chaque fois que je pense à vous. En me tenant droit comme un i. Je me demande d'où ça peut venir.
C'est drôle, elle a dit. Vous aimez Victor Jara ?
Bien sûr que je l'aime. Regardez, la pluie s'arrête. Alors, vous voulez bien marcher ?
Oui.
Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous aurons fait le tour du monde, j'ai dit joyeusement.
Tous les escaliers, ce ne sera pas facile, elle a dit. Mais quand même, on a une bonne matinée devant nous pour nous promener. On pourra déjeuner aussi, si vous voulez. Et après, je partirai.
On a traversé la place de la gare routière.
On va monter par Argentina Poniente, j'ai dit. Là-haut, on sera tranquilles. On ira d'une colline à l'autre en suivant Alemania. Vous voulez bien, Ema ?
Elle a dit oui.
Quelques rayons de soleil ont percé les nuages mais le ciel restait menaçant. On a commencé à grimper. Je marchais un peu devant, en me retournant régulièrement vers elle.
Vous savez, j'ai dit, cette histoire d'escaliers et de tour du monde, c'est pas moi qui l'ai inventée.
Je sais, elle a dit. Ne vous inquiétez pas, Ernesto."

"Si nous parcourons tous les escaliers de Valparaiso, nous aurons fait le tour du monde."
Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu

On se souviendra que Victor Jara, chanteur chilien très populaire et fidèle soutien du président Salvador Allende, fut arrêté, torturé et assassiné par la junte militaire quelques jours après le coup d'état du 11 septembre 1973. 



On a trouvé beaucoup de choses dans ce court roman sensible et délicat d’Antoine Choplin, Partiellement nuageux, paru très récemment aux éditions La fosse aux ours. De Santiago à Valparaiso, du Musée de la Mémoire à un petit observatoire astronomique installé en territoire mapuche, de Neruda à Jara, des très sombres heures de la dictature aux souvenirs douloureux et confidences difficiles : la possibilité d'un amour.

dimanche 16 décembre 2018

L'art et la nature



Ciels de Santiago, par notre correspondant permanent au Chili.

"Ce que nous voyons, et comment nous le voyons, dépend des arts qui nous ont influencés."
Oscar Wilde, in Le Déclin du mensonge

Quand la nature nous semble se prendre pour un Turner flirtant avec le pointillisme...